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Charm El Cheikh : le malheur et l'hystérie


Rédigé par Michel KASPER - redaction@tourmag.com le Mardi 13 Janvier 2004

Voici une chronique "bien sentie" de notre confrère Michel Kasper, pseudonyme qui cache un journaliste radio bien connu dans la profession. Nous avons d'autant plus apprécié cette analyse lucide et tranchante que notre confrère est complètement étranger aux milieux du tourisme. Vous l'apprécierez aussi, probablement.



Charm El Cheikh : le malheur et l'hystérie
"Ce qui caractérise les malheurs, c'est qu'il n'y a rien à en dire. Qu'ils vous balancent devant une espèce de précipice. Ceux qui sont frappés souffrent, ceux qui sont épargnés se taisent. Autrefois les hommes levaient leurs chapeaux au passage des corbillards, se signaient s'ils étaient chrétiens, manière de renvoyer la mort devant son seul propriétaire : Dieu supposé.

Ces temps sont révolus. Les médias ayant la puissance technique, et de masse, qu'ils détiennent, et l'idée de la mort étant ce qu'elle est en Occident, c'est à dire celle d'un crime, tout malheur individuel un tant soit peu consistant devient un homicide anormal, un psychodrame collectif.

Avec le crash de l'avion de Flash­Airlines, à Charm El ­Cheikh, plusieurs facteurs se sont cumulés. D'abord qu'on ne meurt pas souvent en avion, mais qu'on meurt en masse quand ça arrive, ensuite que la chute d'un aéroplane représente toujours, dans les imaginations, une terreur collective, celle d'Icare peut-être, enfin que l'Occident vit dans une hystérie sécuritaire alimentée par les médias et les gouvernements.

Ce malheur ne provoque que vacarme, commentaires et démesure...

Tout cela fait qu'un accident, puisqu'on nous assure avant même que l'enquête ne soit ouverte que l'enquête a conclu, prenne la dimension qu'on voit, et qui va encore enfler, puisque la Suisse a révélé qu'elle avait pris des mesures d'interdiction contre la compagnie Flash­Airlines.

Ce malheur, inimaginable dans certaines familles (onze membres disparus !), devrait faire l'objet du recueillement, du silence, du " travail de deuil" comme le disent en chœur de perroquet tous les commentateurs. Mais ce malheur ne provoque que le vacarme, les commentaires, la démesure, et le vol noir des vautours qui reniflent le cadavre.Prenons dans l'ordre :

Les médias. Comme d'habitude, télé en tête, ils en font trop. Éditions spéciales, dimanche soir, sur la Une et sur la Deux, à vingt heures. Une demie heure pour ne dire, grosso modo, que ce qu'on aurait pu dire, et voir, en dix minutes.

Les larmes, dit­on, sont très télégéniques...

Interview des voisins des victimes, interviews des collègue , interviews du grand­oncle et de l'arrière cousin, à moins qu'on ait trouvé une sœur en larmes. Que voulez­vous qu'ils disent, les proches des victimes ? Rien. Qu'ils s'en foutent ? Mais les larmes, dit­on, sont très télégéniques. On en a donc canalisé des flots, sous prétexte de proximité.

Mais ça ne peut pas suffire. Il fallut donc des" plateaux". l'Interview de la responsable suisse de l'aviation civile méritait l'attention, elle avait des choses à dire, mais Renaud Muselier, le Secrétaire d'État aux affaires étrangères, en direct de Charm El-Cheikh ?

Il a été digne, ému, sincère, mais on n'était pas au cinéma et il n'est pas acteur. Il n'avait rien à apporter, sauf à dire qu'il était là, rien de plus que le Premier Ministre, qui n'avait rien à dire, sauf qu'il était à son poste...

Mais ça ne suffisait pas pour tenir une demi-heure. On appela donc l'envoyé spécial, qui nous raconta que là-bas les vacanciers avaient repris leur travail de vacanciers, ils se baignaient à la plage et dansaient au dancing, " parce que les hommes sont ainsi". Rien à dire, mais il fallait faire du bruit avec la bouche, donc il en fit.

Dans dix ans nous aurons droit à l'interview du dauphin

Et ça ne suffisait encore pas, car une demi-heure c'est si long à combler. Alors va pour le psychologue de service, qui vient nous asséner des mots sur la tarte à la crème de ce début de siècle, le " Travail de Deuil", et tout le tralala posthume. Et puis les graphiques sur les grands fonds, la barrière de corail, le gros plan sur la chaussure qui flottait.

On a évité, dieu merci, l'infographie de la mâchoire des requins qui ont dû dévorer les corps de certaines malheureuses victimes, et le spécialiste de leur système digestif, mais ça viendra, vous verrez !

Dans dix ans nous aurons droit à l'interview du dauphin qui a vu le requin qui a mangé le Commandant... Gros plan sur les galons dans l'estomac !
L e Gouvernement ? Depuis sa fatale erreur de l'été, qui fut de confondre la cuisi­ne politique et les effets de la canicule, le gouvernement est devenu comme les médias. Il court après la sensation, pour effacer l'image d'avoir manqué de sentiments.

Comment reprocher à l'emballement de s'emballer ?

Vu que la majorité des victimes a voyagé par l'agence Fram, agence de la France d'en bas, voilà donc qu'un accident (puisqu'on nous dit que c'est un accident) mobilise le Président de la République, le Premier Ministre, le Ministère des affaires étrangères, le Ministère des transports. Ça ne fait pas un peu beaucoup ? Ça n'est pas mélanger les genres.

En quoi le gouvernement serait-il redevable de tous les malheurs du monde ? Qu'il soit là, c'est normal, mais avec cette abondance, avec cette" Édition spéciale", disons le cette hystérie, est un signe des temps.

Du coup, l'hystérie se retournait contre lui. l'affaire venait de Suisse. les Suisses avaient, il y a deux ans, avisé les Français de leurs doutes sur Flash­Airlines ! Était-ce un coup de théâtre? Non bien sûr, pas encore, juste une piste, mais quand on a participé à un emballement, comment reprocher à l'emballement de s'emballer ?

Quand on a donné à ce point le sentiment de vouloir tout prendre en charge, y compris l'indicible, comment échapper au soupçon de non-dit, dès lors qu'un pays méticuleux s'avance, et vous accuse de négligence.

On est allé si loin dans cette fiction de l'État qui peut tout, que, fatalement, cet État se trouve dans la situation de n'avoir pas évité le pire. D'ici une ou deux semaine, il se trouvera un avocat pour l'accuser d'homicide. L'Etat chargé de tout ! Comme superman ou comme le Christ, puisqu'on est dans la fiction, ou le sacré...

On ne prend jamais assez de précautions

Enfin l'environnement. Durant toute la semaine qui avait précédé, des vols avaient été annulés à la demande des États-Unis. On craignait le terrorisme. On avait confondu un dangereux islamistes et un gosse de cinq ans. Mais c'était normal, avait assuré Nicolas Sarkozy. On ne prend jamais assez de précautions.

Donc allons-y pour l'hystérie sécuritaire américaine, qui s'alimente à la campagne électorale. Georges Bush a besoin que les Américains aient peur pour être vu comme un sauveur et pas comme un aventurier. Il faut donc que nous soyons cernés. Il se peut que nous le soyons d'ailleurs un peu, mais le sommes-nous à ce point ?

Avions cloués au sol, territoire verrouillé, fouilles interminables, au nom du 11 septembre le monde doit assumer une nouvelle priorité : se cloîtrer pour survivre. S'enfermer. S'enterrer pour éviter la tombe.
Mais c'est normal a estimé Nicolas Sarkozy.

Dès lors pourquoi serait-il anormal que le gouvernement suisse ait pris des mesures plus radicales que les nôtres, et pourquoi n'aurait-il pas raison puisqu'on ne prend jamais assez de précautions ? Et dans cette optique, le gouvernement français n'est-il pas déjà coupable d'imprévoyance ?

L'enquête n'a pas commencé qu'elle est déjà finie

Absurde, naturellement, mais nous naviguons sur une Mer d'Absurdie, et l'État s'est nommé premier rameur.
Un dernier mot : l'enquête. Elle n'a pas commencé qu'elle est déjà finie. C'est un accident, assure le gouvernement égyptien, qui veut sauver son tourisme. C'est un accident, confirme le gouvernement français, qui envoie en même temps toutes ses forces pour trouver des indices.

A-t-on besoin d'indices quand on a déjà conclu ? Mais c'est ainsi. Quand la machine hystérique s'emballe elle dévore ses enfants. Donc d'un côté on alimente son moteur, on fait chauffer la colle, et de l'autre on refroidit, parce que ça brûle. On allume la mèche et on l'éteint en même temps. Schizophrénie publique. Et malheur.
A propos du malheur : silence.

[iNdlr : les intertitres sont de la rédaction]i

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1.Posté par agnes.scalliet@cote-azur.cci.fr le 14/01/2004 09:03 | Alerter
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Bravo !! mais pourquoi Monsieur Kasper : "journaliste bien connu" se cache t'il derrière un pseudonyme ? Y a t'il en France péril a dire haut et fort des vérités que de nombreux concitoyens sont prêts à soutenir ? Est'il devenu si difficile pour quelqu'un qui a dans les mains un tel pouvoir : l'information ; d'exercer son métier avec enfin une certaine intelligence du coeur ?

2.Posté par daniel.hezard@wanadoo.fr le 14/01/2004 09:19 | Alerter
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Félicitations.Mais il faudrait plus d'un article comme celui-ci pour effacer les idioties des soit disant journalistes de la télé qui n'ont qu'un seul objectif : l'Audimat. Il est regretable que certains professionnels du tourismes joue le jeu en assistant à ces débats qui n'ont que pour but de faire pleurer dans les chaumières. pendant ce temps là les véritables problèmes de société ne sont pas évoqués.

3.Posté par charles.capitou@caramail.com le 14/01/2004 09:41 | Alerter
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Bravo pour l'analyse, dommage pour l'anonymat . (Bien que l'on comprenne que dans un monde médiatique aussi peu scrupuleux et aussi peu sérieux, il est peut être préférable de ne pas trop sortir des ornières creusées par l'audimat)
Ce qui m'ennuie surtout dans cette affaire c'est notre nombrilisme. Lorsqu'un malheur arrive aux autres (par exemple 3 millions de morts du paludisme chaque année dans les pays où prospère notre tourisme d'exportation), on le traite comme un fait divers, quand bien même il s'agit d'un fléau dont un tiers des victimes sont de petits enfants. Lorsque 133 français meurent dans un accident, c'est un désastre mondial de notre point de vue et l'on cite même le pape qui fait part de sa douleur (Voyez ainsi combien nous sommes importants pour un monde qui compte si peu pour nous!!)

4.Posté par bmnospam@wanadoo.fr le 17/01/2004 17:03 | Alerter
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bravo et merci Mr kasper pour cette prise de position. quelqu'un pourrait il m'expliquer pourquoi on ne parle jamais jamais dans les médias du métier difficile des tour-opérateurs -le mot évoque t-il quelque chose aux yeux du grand public ?-
mais que ce mot n'est utilisé que lorsque l'on cherche le responsable d'un problème -de sécurité ou autre-
on entend ces jours-ci parler des tour-opérateurs, pourquoi ? pour dire que ceux qui les représentent ont accepté de rencontrer les plus hautes instances du pays afin de discuter de (nouvelles ?) règles à appliquer dans le but de renforcer la sécurité et de protéger le consommateur...

5.Posté par c.guichard@apg.fr le 18/01/2004 19:42 | Alerter
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Bravo et merci à Michel Kasper pour ses constats et sa réflexion.
Je partage son point de vue et son analyse et souhaite que son article soit largement diffusé. J'avais fini par mettre tous les journalistes dans le même panier !
Cet article est rassurant car, les journalistes sont, comme nous, capables de penser et leur point de vue nous intéresse !
On l'avait presque oublié.
Qui a un problème avec les "s" ??
Christine Guichard
DG APG

6.Posté par doudou le 06/01/2007 14:07 | Alerter
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juste pour dire d'areter de dire des conneries comme dans cet article ci dessus sur la catastrophe de charm el cheikh ca suffit de critiquer vous n'avez pas honte !!!!!!!!

7.Posté par tchombogo le 16/02/2007 13:05 | Alerter
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merci pour avoir penser à moiiiiiiiiiiiiiiiii

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