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Agent de voyages : vendre un séjour, c’est aussi en répondre [ABO]

La chronique de Cathy Bou, fondatrice d'Agapè


Répondre de... Longtemps, j'ai cru que voyager consistait à découvrir un pays. Avec les années, j'ai compris que les voyages les plus importants sont ceux qui nous révèlent à nous-mêmes. Nous choisissons une destination, mais c'est souvent elle qui nous choisit.


Rédigé par le Mardi 8 Septembre 2026 à 07:21

"Les voyages m'ont appris la souffrance, l'amour, la liberté et la responsabilité. Ils m'ont surtout appris qu'avant de vouloir transformer le monde, il faut accepter d'être transformé par lui" - Photos : Cathy Bou et Nicolas Demare
"Les voyages m'ont appris la souffrance, l'amour, la liberté et la responsabilité. Ils m'ont surtout appris qu'avant de vouloir transformer le monde, il faut accepter d'être transformé par lui" - Photos : Cathy Bou et Nicolas Demare
J'avais treize ans lorsque j'ai découvert le Maroc. Je pourrais vous parler de la lumière, des montagnes de l'Atlas ou des odeurs d'épices.

Pourtant, le souvenir qui m'accompagne depuis plus de quarante ans est tout autre. Une route vers la frontière algérienne. Une pauvreté que je n'avais jamais imaginée. Des regards que je ne savais pas soutenir.

Je suis descendue de la voiture. J'ai vomi.

Pendant longtemps, j'ai cru que ce n'était qu'un souvenir de voyage. Aujourd'hui, je pense que mon corps avait compris avant mon esprit qu'il existe des réalités auxquelles on ne peut rester indifférent.

Nous mettons parfois des décennies à trouver les mots de ce que notre cœur savait déjà.

Quelques années plus tard, un autre voyage allait bouleverser mon regard.


Le syndrome de Stendhal

En 2006, à Chypre, un soir, dans une petite taverne, la musique s'interrompt.

Les hommes se lèvent. L'un après l'autre, ils s'agenouillent devant leur épouse et déposent des pétales de rose à leurs pieds. Rien d'ostentatoire. Rien de théâtral. Seulement une manière infiniment simple d'honorer celle avec qui ils partagent leur vie.

Je reste immobile. Les larmes montent sans que je puisse les retenir.

Le lendemain, je m'effondre.

En cherchant à comprendre ce qui m'était arrivé, je découvre le syndrome de Stendhal.

Mais cette explication médicale ne répondait pas à la question essentielle. Ce qui m'avait bouleversée n'était pas la beauté d'un paysage ou d'une œuvre d'art. C'était la rencontre, presque physique, avec une forme d'amour inconditionnel que notre société évoque souvent sans toujours savoir la vivre.

Bien des années plus tard, lorsque j'ai choisi le nom Agapè, j'ai compris que cette soirée avait semé une graine dont je ne connaissais pas encore le nom.

Quand découvrir un pays nous révèle à nous-mêmes

En 2013, je pars en Inde avec mon fils de vingt ans. Nous pensions découvrir un pays. C'est lui qui nous révèle à nous-mêmes.

Nous sommes frappés par la coexistence permanente du luxe le plus éclatant et de la pauvreté la plus extrême.

Un jour, une vache me donne un coup de corne. J'avais peur. Mon fils me regarde et me dit simplement : « Elle l'a senti. » Cette phrase me poursuivra longtemps.

Je me suis demandé si mes intuitions n'attiraient pas ce que je redoutais. Il m'a fallu des années pour comprendre qu'elles ne créaient rien. Elles percevaient simplement ce qui était déjà en train d'advenir.

Nous rentrons le 27 août. Le 21 novembre, je quitte Thomas Cook. Beaucoup y voient une rupture. Je n'y ai vu qu'une fidélité. Je ne quittais pas une entreprise que j'aimais. Je cessais simplement de me quitter moi-même.

En regardant aujourd'hui ce parcours, je comprends que ces voyages et mon métier n'ont jamais raconté deux histoires différentes.
Ils n'en racontaient qu'une seule.

Les crises ne surgissent jamais sans prévenir

Lorsque j'entre chez Havas Voyages en 1989, je pense apprendre le métier d'agent de voyages. En réalité, j'apprends progressivement ce que signifie répondre de l'expérience que d'autres vont vivre.

Derrière chaque séjour se cachent des choix, des arbitrages et des responsabilités.

À partir de 2004, je lis des centaines, puis des milliers de réclamations. Des intoxications alimentaires. Des hôtels qui se dégradent. Des fournisseurs fragilisés. Des décisions qui paraissent anodines lorsqu'on les regarde séparément mais qui, mises bout à bout, racontent une histoire beaucoup plus profonde.

Je ne parle pas encore de signaux faibles. Je découvre simplement que les crises ne surgissent jamais sans prévenir.

En 2009, je réalise mon premier bilan carbone. Non pour communiquer. Pour comprendre. J'avais besoin de confronter mes intuitions aux faits. L'intuition ouvre une porte. La connaissance apprend à la franchir.

Lorsque je participe à la COP21 en 2015, je ressens d'abord un immense espoir. Enfin, scientifiques, États, entreprises et société civile semblent regarder dans la même direction.

Puis une légère dissonance apparaît. Les discours avancent plus vite que les décisions. Les engagements plus vite que les renoncements.

J'en repars avec une conviction qui ne m'a plus quittée. Le vivant ne négocie pas. Il répond.

Les signaux faibles

Cet été, j'ai emmené ma petite-fille dans la forêt de mon enfance, à Arès, sur le bassin d'Arcachon. Mes parents vivent toujours là.

Nous avons marché sous les pins, respiré cette odeur de résine chauffée par le soleil, partagé ces chemins qui appartiennent autant à ma mémoire qu'au paysage.

Nous avons ri dans les vagues du Grand Crohot, sans imaginer que quelques jours plus tard les incendies menaceraient cette même forêt.

Alors le temps s'est suspendu.

Je ne regardais plus les informations. Je regardais le vent. Je suivais les cartes, les kilomètres qui séparaient les flammes de la maison de mes parents. J'attendais les messages. Je retrouvais cette sensation d'impuissance que connaissent celles et ceux qui aiment profondément un lieu et comprennent qu'ils pourraient le perdre.

Après un incendie, il ne reste pas seulement des arbres noircis. Il reste une odeur de cendre. Un silence que l'on ne reconnaît plus. Une lumière différente. La désolation est immense.


Pourtant, le feu n'est pas, en lui-même, un ennemi. Depuis toujours, il participe à l'équilibre du vivant. Il nettoie, régénère, ouvre la lumière. Ce qui est devenu insupportable, ce n'est pas le feu. C'est sa violence. Sa fréquence. Son intensité.

Les scientifiques nous alertent depuis des décennies. Le réchauffement climatique, les sécheresses, les canicules fragilisent les écosystèmes. Beaucoup d'incendies naissent d'un geste humain. Mais leur ampleur raconte surtout notre difficulté à relier des faits qui, pris isolément, semblent anodins.

Une forêt ne brûle jamais le jour où les flammes apparaissent. Elle brûle depuis longtemps.

La terre brûlée ne raconte jamais une seule erreur. Elle raconte tous les signaux faibles que nous avons perçus sans les relier, toutes les alertes que nous avons différées, toutes les décisions que nous avons cru pouvoir remettre à demain.

Nous peinons à transformer ce que nous savons en décisions

Je pourrais parler ici des forêts. Je pourrais parler des entreprises. Je pourrais parler de nos territoires ou de nos sociétés. Au fond, c'est la même histoire.

Les crises paraissent soudaines. Elles ne le sont jamais. Elles sont l'aboutissement silencieux de ce que nous avons choisi de ne plus regarder.

C'est cette conviction qui a donné naissance à Agapè. On me demande parfois si je suis écologiste. Je réponds que je suis profondément humaniste.

Je ne défends pas les arbres contre les femmes et les hommes. Je défends ce qui les relie. Je ne crois pas que nous manquions de connaissances. Je crois que nous peinons encore à transformer ce que nous savons en décisions.

Pendant longtemps, j'ai cru que mon métier consistait à faire voyager les autres. Aujourd'hui, je crois qu'il consiste surtout à apprendre à regarder.

Depuis plus de quarante ans, les voyages m'ont appris la souffrance, l'amour, la liberté et la responsabilité. Ils m'ont surtout appris qu'avant de vouloir transformer le monde, il faut accepter d'être transformé par lui. C'est peut-être cela, au fond, répondre de.

À propos de Cathy Bou

Cathy Bou - Photo : Nicolas Demare, Nidimages
Cathy Bou - Photo : Nicolas Demare, Nidimages
Le parcours de Cathy Bou est celui d'une professionnelle qui a grandi avec le tourisme.

Entrée chez Thomas Cook comme stagiaire dans une agence de voyages à Arcachon, elle y construit pendant près de vingt-cinq ans un parcours riche et évolutif.

D'agente de voyages à responsable de la relation client en région parisienne, elle découvre le métier sous toutes ses dimensions : la distribution, la relation client, la gestion des situations sensibles, le management, la conduite du changement et les premiers enjeux du développement durable.

Animée par une soif d'apprendre et de transmettre, elle choisit en 2015 de se reconvertir et obtient un Master en Management de la Responsabilité Sociétale des Organisations (RSO) au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Cette formation marque un tournant décisif : mettre son expertise du tourisme au service de sa transformation durable.

Elle fonde alors Agapè, un bureau d'études spécialisé dans la stratégie responsable. Depuis, elle accompagne des entreprises, des agences de voyages, des tour-opérateurs, des organisateurs d'événements ainsi que des acteurs de la santé dans la construction de modèles conciliant performance économique, responsabilité environnementale et impact social.

Son parcours l'a conduite à intervenir sur des événements internationaux majeurs tels que la COP21, le G7 de Biarritz, le salon BIG de Bpifrance ou encore le Congrès mondial de la nature de l'UICN, ainsi qu'auprès d'institutions publiques, de grandes entreprises et d'organisations de référence, parmi lesquelles l'Institut Curie.

Rien ne la prédestinait à cette trajectoire. C'est précisément ce regard de praticienne, forgé par l'expérience du terrain autant que par la réflexion stratégique, qui nourrit aujourd'hui ses analyses.

À travers ses chroniques dans TourMaG, elle défend une conviction : le tourisme de demain se construira en conciliant la santé des entreprises, la santé des personnes et la santé du vivant.

À propos d'Agapè

Agapè est un bureau d'études en stratégie responsable qui accompagne les organisations dans leurs démarches de transformation, de certification, d'évaluation environnementale et de montée en compétences.

Le bureau intervient principalement dans les univers du tourisme, de l'événementiel et de la santé, avec une conviction forte : une performance responsable naît de l'équilibre entre les dimensions économiques, humaines, environnementales et de gouvernance.

Elle repose également sur la capacité des dirigeants à comprendre la complexité, à prendre des décisions éclairées et à agir avec cohérence.

À travers ses missions de conseil, d'audit, de formation et le développement de solutions numériques, Agapè aide les organisations à faire de leur engagement responsable un véritable levier de performance, de résilience et de préservation du vivant.

Plus qu'un cabinet de conseil, Agapè développe un écosystème de méthodes, d'outils et de formations destiné à accompagner les décideurs dans les transitions qui façonnent le monde de demain.


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Tags : cathy bou
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