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Mélany Fabre (Sankofa) : le pari du voyage immersif porté par les créateurs de contenu

Sankofa bouscule les codes du tourisme


Après avoir parcouru une quarantaine de pays en solo et fait ses armes dans le secteur de l'écoresponsabilité, Mélany Fabre a fondé Sankofa Travel Studio. Son concept ? Permettre aux créateurs de contenu et aux sportifs de haut niveau d'emmener leurs abonnés vivre des expériences uniques et immersives. Des coulisses de sa gestion d'équipe à sa charte éthique stricte, elle nous dévoile comment elle utilise la puissance des réseaux sociaux pour réinventer notre manière de voyager. Interview.


Rédigé par Raphaël Cornacchia le Mardi 23 Juin 2026 à 17:21

Pour Mélany Fabre, « l'avenir du tourisme se joue au plus près des habitants » - Photo : Joyce Cousseins-Smith
Pour Mélany Fabre, « l'avenir du tourisme se joue au plus près des habitants » - Photo : Joyce Cousseins-Smith
TourMaG - Pouvez-vous vous présenter et présenter votre entreprise, Sankofa ?

Melany Fabre : Je suis la fondatrice de Sankofa Travel Studio. C'est une agence qui permet à des créateurs de contenu, des influenceurs et des sportifs de haut niveau de concevoir et de vivre des voyages uniques dans la vraie vie avec leurs abonnés.

C'est vraiment le croisement entre une agence de tourisme et une agence d'influence. L'idée est d'accompagner ces personnalités pour créer une expérience totalement adaptée à leur univers - de la photographie pour un photographe, du sport pour un athlète - et de les aider à la commercialiser auprès de leur communauté.

Les abonnés paient pour partir avec leur créateur préféré, et en parallèle, nous intégrons des marques partenaires sur les expériences pour leur apporter de la notoriété sous forme de marketing ciblé.

TourMaG - Quel a été votre parcours avant de créer Sankofa ?

Melany Fabre
: J'ai un parcours assez atypique. J'ai grandi dans une famille modeste au sein d'un quartier populaire de la banlieue parisienne. La première fois de ma vie que je suis sortie de ma cité, j'avais 15 ans, et c'était grâce à une association de solidarité internationale.

Ça a été une véritable claque. Je me suis rendu compte qu'il existait un autre monde possible en dehors de mon quartier, et je me suis juré de continuer à voyager.

Par la suite, toutes mes expériences professionnelles ont été bâties autour du voyage. J'ai été animatrice en colonies de vacances à l'étranger, puis j'ai enchaîné les stages et les contrats dans des agences d'écotourisme et de voyages d'aventure reconnues en France (comme Double Sens, Nomade Aventure ou Comptoir des Voyages).

Avant de monter ma boîte, je travaillais à la Maison des sapeurs-pompiers de France, où je gérais l'événementiel et les voyages de reconstruction pour les familles endeuillées de sapeurs-pompiers.

En parallèle, j'ai énormément baroudé en solo : j'ai visité une quarantaine de pays seule, toujours au plus près des populations locales, et souvent en mode "broke" (fauchée). En 2022, après la période Covid, j'ai décidé de tout arrêter pour lancer Sankofa, que je gère maintenant depuis trois ans.

TourMaG - Quels sont les pays qui vous ont marqués, qui vous ont donné envie de travailler dans ce domaine-là ?

Melany Fabre :
Trois grands voyages m'ont particulièrement marquée et ont forgé ma vision du secteur. Le tout premier pays, c'est mon premier voyage au Sénégal à l'âge de 15 ans.

Nous y étions partis pour mener un projet de solidarité internationale afin de réhabiliter un bâtiment destiné à accueillir les enfants des rues, les talibés. Sur place, nous avons aussi fait un peu de tourisme à Saly et M'bour.

Le fait de sortir de mon environnement classique et d'arriver dans un univers où les odeurs, les couleurs et les habitations étaient totalement différentes m'a collé une première claque mémorable. Je pense d'ailleurs qu'au bout de trois jours, j'avais simplement envie de rentrer chez moi en pleurant tellement j'avais été bousculée.

Le deuxième voyage marquant a été la Mongolie, où je suis partie seule pendant quatre mois. J'avais fait un premier voyage là-bas avec mon dernier employeur et cela s'était très mal passé. J'ai donc voulu y retourner par moi-même pour accuser le coup. C'était une aventure complètement folle.

J'ai acheté une moto à Oulan-Bator pour faire le tour du pays toute seule. Ma moto m'a rapidement lâchée en plein désert, à cause d'un problème d'allumage ou de filtre à air, et l'unique habitant à des kilomètres à la ronde s'est avéré être un chaman. C'était vraiment la galère. Pour pouvoir faire réparer ma moto, j'ai dû dormir pendant trois semaines chez une famille nomade.

Mais comme je logeais chez eux et que je n'avais pas d'argent pour payer ma pension, il fallait que je travaille en échange. Je me retrouvais à traire les chamelles ou à gérer les touristes qui venaient monter la plus grande dune du désert de Gobi. Cette expérience m'a profondément changée dans ma manière d'appréhender le voyage.

Avant cela, je consommais le voyage de manière classique, alors que là, j'étais pleinement dans une expérience de vie et dans une aventure humaine.

Mon dernier grand voyage marquant s'est déroulé juste après le Covid, en Égypte. Il n'y avait absolument personne dans le pays, à part les clients des grosses agences qui font des croisières sur d'immenses paquebots.

C'est amusant d'en parler car un de nos propres voyages de groupe s'est terminé là-bas il y a tout juste dix jours. Durant mon séjour post-Covid, j'étais sur un voilier traditionnel, une felouque, avec des Nubiens qui forment un peuple vivant dans le sud du pays. J'ai remonté le Nil à leur rythme, qui n'avait rien à voir avec la vitesse des gros croisiéristes.

En discutant avec un jeune local de mon âge, il m'a dit une phrase qui a provoqué un vrai déclic en moi. Il m'a expliqué qu'en Égypte, c'était comme s'il y avait un trottoir pour les touristes et un trottoir pour les locaux, que ces deux mondes ne se mélangeaient ni ne partageaient jamais, et qu'il trouvait cela terrible parce qu'en tant que jeune égyptien, il rêvait de rencontrer et d'échanger avec les voyageurs. C'est précisément ce constat qui m'a donné le déclic ultime pour monter ma boîte derrière.

Qu'est-ce que Sankofa ?

TourMaG - Est-ce que vous pouvez expliquer, ce qu'est exactement, Sankofa Travel Studio ?

Melany Fabre : Au départ, mon projet était très simple et un peu naïf. Je voulais créer une application de planification de voyages responsables où je connectais directement des locaux avec des touristes. Sankofa Travel Studio est parti d'une idée simple : comment faire en sorte que les gens voyagent de manière à faire attention à leur impact à destination ?

Le nom "Sankofa" vient d'un symbole traditionnel d'Afrique de l'Ouest qui signifie qu'il faut se tourner vers le passé pour mieux construire l'avenir, et c'est exactement ce qu'on essaie de faire en revenant à un tourisme plus humain, plus proche des traditions et des populations locales.

Le modèle économique de l'application était inexistant, il était égal à zéro, et le projet a logiquement crashé. Il y a un an et demi, j'ai complètement pivoté pour adopter le modèle actuel de Sankofa Travel Studio.

C'est désormais une agence de voyages à part entière, mais très spécifique, qui crée des séjours sur-mesure pour les communautés des créateurs de contenu. Je me suis intéressée de près à ce qui nous influençait, nous, les jeunes, pour partir en vacances. Aujourd'hui, on construit son voyage à travers le prisme des algorithmes.

Le problème, c'est que les offres visibles sur les réseaux sociaux ne mettent en avant que des spots ultra-touristiques, ce qui vient exacerber le tourisme de masse.

Je me suis donc demandé comment changer la manière dont on influence les gens sur les réseaux à choisir leurs destinations. C'est en me penchant sur les besoins des créateurs de contenu que j'ai créé mon offre pas à pas : nous gérons toute la logistique, la sécurité et la légalité du voyage pour que le créateur puisse partir sereinement avec ses abonnés.

Sankofa travaille avec des influenceurs, des sportifs...

Mélany Fabre, fondatrice de Sankofa Travel Studio - Photo : Mélany Fabre
Mélany Fabre, fondatrice de Sankofa Travel Studio - Photo : Mélany Fabre
TourMaG - Qui sont ces influenceurs, ces sportifs ? Est-ce qu'ils sont des influenceurs connus, des sportifs connus ? Ce sont eux qui viennent vers vous ?

Melany Fabre : Ce sont des profils très variés. On travaille aussi bien avec des influenceurs dans le domaine du lifestyle, de la beauté ou de la photographie, qu'avec des athlètes issus du monde de la boxe, du football ou de l'athlétisme.

On accompagne aussi des créatrices de contenu au parcours de vie plus singulier, par exemple des femmes qui partagent leur combat contre la maladie.

Pour les sportifs, cela demande une logistique invisible très lourde : il faut adapter les séjours à leur calendrier de compétitions ultra-strict et s'assurer qu'ils ont accès à des infrastructures spécifiques sur place pour leurs entraînements quotidiens.

Il y a de grosses personnalités et des profils très connus. Par exemple, l'influenceuse Joyce est partie avec nous en Jordanie, et nous avons aussi organisé un voyage 100 % féminin en Inde, avec la créatrice Éloïse pour aller à la rencontre des femmes du Rajasthan.

Soit ils viennent d'eux-mêmes parce qu'ils rêvent de partir en voyage avec leurs abonnés mais réalisent qu'ils n'ont ni les contacts locaux, ni la structure juridique pour le faire. Soit c'est mon équipe qui fait du sourcing actif : on repère un créateur dont on adore l'univers et les valeurs, et on va lui proposer un projet.

Enfin, le code du tourisme et la loi influenceur poussent beaucoup de créateurs vers nous. Beaucoup organisaient des voyages de leur côté de manière "artisanale" sans savoir que c'est illégal sans immatriculation. On va donc les voir pour porter leur projet et leur apporter toutes les garanties obligatoires.

TourMaG - Est-ce que vous proposez uniquement des séjours très immersifs et alternatifs, ou est-ce qu'il vous arrive aussi de partir sur des destinations plus connues, mais revisitées à votre manière ?

Melany Fabre : Pour ce qui est du choix de nos destinations et de ce côté niche auprès des locaux, il faut savoir que nous pouvons concevoir un voyage au sein d'une population absolument partout, y compris en France. Ce sont d'ailleurs nos projets préférés, car cela signifie que l'on ne va pas prendre l'avion et qu'on va pouvoir proposer du voyage bas carbone. Par exemple, nous organisons prochainement un départ avec un créateur de contenu plutôt outdoor qui voulait impérativement faire quelque chose en France.

Nous avons construit un séjour pour partir sur la trace des loups et comprendre la réalité de leur réintroduction dans la nature. Pour cela, on travaille avec un guide naturaliste basé dans la vallée de la Vésubie, à la frontière italienne, qui est une région magnifique mais assez mal desservie.

L'idée est de partir pour un trek de cinq jours avec ses abonnés en faisant du bivouac, et d'aller rencontrer un berger pour comprendre comment il s'adapte au changement climatique et à la présence des loups.

À côté de ça, on peut tout à fait proposer des voyages plus lointains, comme l'Inde à travers les habitants du Rajasthan, ou la Jordanie. En Jordanie, le guide local avec qui on a travaillé possède pourtant quinze ans d'expérience sur le terrain pour le compte de grandes agences d'aventure françaises comme Nomade Aventure ou Terre d'Aventure. Pourtant, il nous a dit de lui-même que c'était la première fois de sa carrière qu'il faisait découvrir son propre pays de cette manière, véritablement à travers le quotidien et le regard des habitants.

Notre but n'est pas de s'isoler uniquement dans des communautés coupées du monde en mode "Rendez-vous en terre inconnue" ; nous voulons simplement connecter nos voyageurs avec les habitants dans toutes les facettes du pays, aussi bien traditionnelles que modernes et contemporaines.

L'évolution du business model et l'accompagnement en incubateur

Sankofa crée des séjours sur-mesure pour les communautés des créateurs de contenu - Photo : Mélany Fabre
Sankofa crée des séjours sur-mesure pour les communautés des créateurs de contenu - Photo : Mélany Fabre
TourMaG - Comment construire votre modèle d'affaires ?

Melany Fabre : Le modèle économique de l'agence est en réalité très simple. Je vais prendre une marge sur les voyages que nous produisons nous-mêmes de A à Z, une marge différente sur les voyages que nous portons simplement sur le plan réglementaire pour le compte de tiers, et enfin une marge sur les marques partenaires que nous venons directement intégrer au cœur de nos expériences de voyage.

TourMaG - Vous avez monté la boîte seule, mais aujourd'hui vous êtes combien ? Qui travaille avec vous pour faire tourner l'agence ?

Melany Fabre : Je suis la seule fondatrice de ma boîte. Au quotidien, mon frère m'a rejointe pour m'accompagner sur toute la partie financière. Il est expert-comptable.

À côté de ça, je travaille avec des freelances sur le secteur de l'influence et sur la partie travel. J'ai des personnes en production et en relation client, et d'autres personnes qui gèrent le sourcing des créateurs et les relations avec les marques partenaires.

TourMaG - Vous avez été incubée par Provence Tourisme Innovation. Qu'est-ce que cette incubation vous a apporté ?

Melany Fabre : Concernant l'incubation par Provence Tourisme Innovation, j'étais chez eux l'année dernière et cela s'est terminé en décembre dernier. C'est un incubateur formidable qui a été créé par l'ESCAET, l'école supérieure de tourisme qui est basée à Aix-en-Provence.

Ce programme m'a apporté une connaissance sectorielle extrêmement pointue et indispensable, des mises en relation très importantes avec les acteurs du milieu, ainsi qu'une forte visibilité sur le marché que je n'aurais jamais pu obtenir en restant isolée en solo.

Évidemment, toute l'expertise technique de leurs mentors est venue enrichir mon modèle et ma manière de réfléchir en tant que business. Même si l'équipe me manque un peu aujourd'hui, c'était vraiment bien.

Actuellement, je suis incubée dans une autre structure qui s'appelle L’Escalator à Paris, qui n'est pas spécialisée dans le tourisme mais qui est reconnue comme l'un des incubateurs les plus exigeants de France.

Un engagement environnemental et social au cœur du modèle

Sankofa connecte ses voyageurs avec les habitants dans toutes les facettes du pays - Photo : Mélany Fabre
Sankofa connecte ses voyageurs avec les habitants dans toutes les facettes du pays - Photo : Mélany Fabre
TourMaG - Vous avez parlé de vouloir réduire l'impact, comment vous y prenez-vous ?

Melany Fabre : Pour réduire concrètement l'impact écologique de nos voyages face à la pollution des transports, nous privilégions le transport bas carbone autant que nous le pouvons. Quand nous organisons un voyage lointain, nous appliquons des règles très strictes et que nous avons la ferme intention de faire évoluer à l'avenir, mais qui posent des limites claires.

La première règle est le refus total des vols internes une fois arrivés à destination. Nous allons toujours nous focaliser sur une seule zone géographique bien précise. Je refuse catégoriquement de faire le Rajasthan et le Kerala en seulement douze jours en Inde, alors que les distances intérieures sont gigantesques. On privilégie systématiquement les transports collectifs au sol sur place.

La deuxième règle impose une durée minimale de deux semaines sur place pour tous les vols long-courriers. Je ne produirai jamais une semaine de voyage à New York ou une semaine au Japon, le bilan carbone par jour sur place serait absurde.

La troisième règle concerne le quota carbone que nous fixons à nos créateurs partenaires. Un influenceur ne pourra pas enchaîner dix voyages à l'autre bout du monde avec nous au cours de l'année. Ses projets seront limités afin de le pousser à choisir d'autres destinations plus proches.

Notre engagement touche également l'impact économique local. Nous veillons scrupuleusement à ce que 100% de nos dépenses logistiques sur place aillent directement dans la poche des communautés locales.

Nous traquons et fuyons ce qu'on appelle la fuite économique, le leakage, c'est-à-dire les intermédiaires ou les grandes chaînes hôtelières internationales. De plus, 5% du prix total de chaque voyage produit par Sankofa est systématiquement reversé à des projets sociaux ou environnementaux locaux sourcés par nos soins, mais choisis et définis par le créateur de contenu et ses abonnés.

Enfin, la dernière action consiste à intégrer un engagement bénévole sur place qui permet d'initier et de sensibiliser par l'expérience. Dans le Wadi Araba en Jordanie, les voyageurs ont participé à une session de ramassage des déchets aux côtés de l'association locale Numeira Environmental.

Au Maroc, le groupe a partagé le quotidien d'une coopérative amazighe qui continue de tisser des tapis entièrement à la main. L'idée centrale est qu'il est tout à fait possible de continuer à voyager loin, mais que pour le faire correctement, il faut impérativement prendre conscience de ces nombreux détails logistiques afin que notre venue bénéficie directement aux populations d'accueil plutôt que de mettre en péril l'équilibre de la destination.

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Tags : sankofa
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