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Leadership, crise, entreprise : les leçons de Carlos Ghosn au Forum du SETO

Forum du SETO à Tamuda Bay à Tétouan au Maroc


En visioconférence depuis Beyrouth, Carlos Ghosn a livré aux professionnels du tourisme réunis au Forum du SETO sa vision du leadership. Diagnostic lucide, décisions difficiles, exécution rigoureuse : l’ancien patron de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi a également partagé sa lecture des tensions géopolitiques et ses inquiétudes sur la trajectoire économique et sociale de la France.


Rédigé par le Lundi 30 Mars 2026 à 07:16

Carlos Ghosn interviewé par François-Xavier Izenic dans le cadre du Forum du SETO : "Une stratégie moyenne excellemment exécutée donnera de meilleurs résultats qu’une excellente stratégie mal exécutée." - Photo CE
Carlos Ghosn interviewé par François-Xavier Izenic dans le cadre du Forum du SETO : "Une stratégie moyenne excellemment exécutée donnera de meilleurs résultats qu’une excellente stratégie mal exécutée." - Photo CE
Certains se sont demandés si c’était une bonne idée.

Mais après plus d’heure d’intervention, les doutes se sont tout bonnement envolés. Le SETO a en effet réussi un joli coup en décrochant une intervention en visioconférence de Carlos Ghosn, ex PDG de Renault, Nissan et Mitsubishi, lors du Forum du SETO qui s’est déroulé à Tamuda Bay au Maroc du 25 au 27 mars 2026.

Une conférence qui a pu se faire grâce au carnet d'adresses de Jean-François Rial, PDG de Voyageurs du Monde, indique Patrice Caradec, Président du SETO qui a tenu a précisé que l'ancien capitaine d'industrie n'a pas été rémunéré, « il nous a demandé de faire un don à la fondation pour les enfants du Liban. »

C’est donc depuis Beyrouth, où il s’est réfugié depuis sa fuite rocambolesque du Japon, qu’il a partagé devant un auditoire conquis, sa vision du leadership, et du management. Il défend une ligne claire : lucidité, discipline et action.

Longtemps affublé du surnom de « cost killer », Carlos Ghosn rappelle que les surnoms restent « caricaturaux » tout en précisant que « ce qu’on appelle le cost killing, c’est en fait une réallocation des ressources » .

Entreprise en crise : établir un diagnostic factuel et froid

Sa méthode pour soigner les entreprises en crise s’inspire directement de l’approche clinique d’un médecin face à son patient : « La première chose à faire dans une entreprise en crise est d’établir un diagnostic extrêmement froid, extrêmement lucide, extrêmement factuel des raisons qui ont conduit à cette situation.

C’est une phase très importante, dans laquelle beaucoup de dirigeants échouent, soit parce qu’ils sont affectés par ce que j’appelle le parasitisme émotionnel, soit parce qu’ils subissent des influences politiques.

Or, un diagnostic froid, lucide et factuel - comme celui d’un médecin face à un malade, indépendamment des sentiments qu’il peut avoir à son égard - est absolument essentiel.
»

Pour redresser Nissan, il n'a pas hésité à mettre œuvre un plan de licenciement qui a concerné 21 000 personnes. « L'entreprise avait alors 135 000 salariés. Quand j'ai quitté Nissan en 2018, dans les conditions que vous savez, il y en avait 350 000». Interrogé sur la brutalité de certaines décisions, Carlos Ghosn assume pleinement : « Cela se fait toujours dans l'appréhension. Personne n’a envie de licencier, mais celui qui recule devant la tâche est en train de tuer son entreprise. » .

Il ajoute : « La réduction des coûts ne marche jamais toute seule. Elle s’accompagne d’un plan d’expansion » .

En période de crise, le dirigeant doit chercher les certitudes

Sur le tourisme : "je n’ai absolument aucun doute : le voyage, la découverte et l’expérience deviennent des objectifs essentiels pour les individus" - Photo CE
Sur le tourisme : "je n’ai absolument aucun doute : le voyage, la découverte et l’expérience deviennent des objectifs essentiels pour les individus" - Photo CE
Pour avancer, il revendique la mise en place d’une stratégie mais surtout du passage à l’action. « Les idées et la stratégie ne représentent que 5 % du travail. Une stratégie moyenne excellemment exécutée donnera de meilleurs résultats qu’une excellente stratégie mal exécutée.

Le véritable défi est d’amener les gens à faire des choses qu’ils n’ont pas forcément envie de faire, et cela implique toujours de traverser une période de doute.
» résume t-il.

Des crises, justement l'industrie du tourisme en traverse une depuis le conflit au Moyen-Orient déclenché par les frappes américaines et israéliennes sur l'Iran qui ont bloqué une partie de l'espace aérien, et qui désormais à mis un frein aux réservations.

Quelle posture adopter pour un chef d'entreprise ? Carlos Ghosn répond : « En période stable, quand tout fonctionne bien, le rôle du dirigeant est de rechercher les incertitudes, car c’est là que se trouvent les points d’inflexion et les tendances de marché qui permettront de préparer l’avenir de l’entreprise.

À l’inverse, en situation de crise, où les incertitudes sont nombreuses, le rôle du patron est de rechercher des certitudes. Elles ne sont pas toujours évidentes, mais il faut les identifier.
»

"La crise n’effacera pas le désir de voyager"

Il délivre un message plutôt optimiste aux professionnels présents dans la salle : « dans le secteur du tourisme, une certitude demeure : la crise n’effacera pas le désir de voyager. Sur le fond, la demande existe et continuera de croître.

Rechercher des certitudes permet de faire face à la crise, de tenir bon et de se préparer au moment où la réalité changera. Dans votre secteur, je n’ai absolument aucun doute : le voyage, la découverte et l’expérience deviennent des objectifs essentiels pour les individus.
»

Sur ce point, il élargit son analyse à la situation géopolitique actuelle. Selon lui, « l’Iran et les États-Unis veulent que ça se termine vite », mais les logiques divergent profondément. « Israël, c’est différent. L’obsession de Netanyahu, c’est l’Iran. L’Iran a inscrit dans sa constitution la destruction de l’État d’Israël. Ils ne voudront pas s’arrêter tant que le régime iranien ne se sera pas écroulé. ».

Il évoque ainsi des agendas contradictoires : « la guerre s’arrêtera assez vite entre l’Iran et les États-Unis, avec des concessions des deux côtés. Mais Israël ne lâchera pas. S’ils ne peuvent pas obtenir un changement de régime, ils continueront à affaiblir leurs adversaires, notamment via le Liban et le Hezbollah ».

Il ajoute : « l’une des conditions pour que cette région se calme, c’est un changement substantiel des conditions du régime iranien. Cela pourrait entraîner de nouveaux accords de paix entre Israël et plusieurs pays arabes ». Une évolution qui permettrait aux pays du Golfe de « se concentrer sur le développement économique et social plutôt que sur les dépenses militaires ».

Malgré les tensions, il se veut mesuré : « est-ce que je suis positif pour la région ? Oui. Mais ce n’est pas pour demain ».

Il critique frontalement l’intervention étatique dans les entreprises

C'est également pendant les périodes de turbulences que se révèlent le leadership estime t-il : le rôle du dirigeant c'est alors « d'amener les gens à faire des choses qu'ils n’ont pas envie de faire, de les faire bien, et d'en être fiers à la fin, quand ils voient les résultats. C'est vrai qu'il y a des périodes difficiles au départ. »

Il distingue le leader de fonction (lié au statut) du leader réel (reconnu par les résultats). Et tranche : « Ce qui compte, ce n’est pas d’être aimé, c’est d’être respecté ».

Et dans ce contexte difficile de contenter tout le monde : « Quand vous cherchez à satisfaire tout le monde la seule entité que vous n’allez pas satisfaire c’est celle dont vous êtes responsable ».

Carlos Ghosn revendique également un refus du jeu politique : « Je n’ai jamais fait de politique, j’en ai peut-être payé les conséquences » glisse t-il alors.

Il critique frontalement l’intervention étatique dans les entreprises, qu’il juge inefficace et souvent contre-productive. Une méfiance vis-à-vis de l'État qu'il a hérité de François Michelin, Président du groupe éponyme pour lequel il a travaillé pendant 18 ans.

« On ne peut pas faire à la fois de la politique et diriger une entreprise. Je n’ai d'ailleurs pas d’exemple d’entreprise qui s’est développée et dans lequel l'Etat était présent. L'État stratège, je n'y crois pas à un instant, c'est une fumisterie ».

Il rapporte une anecdote au cours de laquelle il s’était permis d’interpeller Nicolas Sarkozy, alors président de la République : : « Comment pouvez-vous dire que l'Etat est stratège, alors que vous mettez comme Ministre de l'Industrie, Christian Estrosi, que vous appelez Bac moins 10. Cela ne peut pas fonctionner. »

"Les patrons ne sont pas respectés et ne sont pas reconnus pour ce qu’ils font"

Carlos Ghosn ne mache pas ses mots non plus pour décrire la situation actuelle de la France : perte de compétitivité, dette massive, désindustrialisation. « Ce n’est pas une surprise. La surprise aurait été qu'avec ce qui est dit et ce qui est fait, les problèmes soient résolus. » pointant du doigt là aussi les politiques.

« Mais Il n’y a pas de problème sans solution » martèle t-il. Pour cela, il faut privilégier des dirigeants capables d’agir plutôt que de séduire : « Si on met aux commandes des gens plus soucieux d’être aimés que respectés, on n’avancera pas. Avec des demi solutions, on va couler le navire. »

Carlos Ghosn critique notamment la gestion des finances publiques en France, qu’il juge déséquilibrée. Il dénonce une tendance à augmenter les impôts plutôt qu’à réduire les dépenses, alors même que celles-ci dépassent les 1 000 milliards d’euros. Selon lui, l’effort demandé pour économiser environ 3,9 % du budget est relativement faible. « J'ai des patrons en face de moi, vous les faites allègrement tous les ans ! » lance t-il.

Au-delà de l’économie, il constate que : « le monde est en train de basculer vers plus d’autoritarisme ». Il pointe « les faiblesses du régime démocratique avec une forme de déresponsabilisation », estimant que « les dirigeants n’acceptent plus les conséquences de leurs décisions ».

Pour autant, il refuse toute vision pessimiste à long terme : « franchement, je ne pense pas que cela va durer. Si l'État autoritaire était une solution durable, on serait tous déjà dans des régimes autoritaires ».

Sur la France, il dresse un constat plus nuancé qu’il n’y paraît. « La créativité française n’est pas mise à mal », affirme-t-il, mais elle s’exprime ailleurs : « les dirigeants français ne restent pas forcément en France ». En cause, selon lui, un manque de reconnaissance : « les patrons ne sont pas respectés et ne sont pas reconnus pour ce qu’ils font : la création de richesse et d’emplois ».

Il alerte également sur les fragilités structurelles du pays : « on a 15 millions de pauvres en France, et une dénatalité préoccupante. La démographie, c’est la clé de l’avenir. On ne peut pas envisager d’être une grande puissance avec un taux de natalité qui baisse ».

Un discours sans détour, à l’image de Carlos Ghosn, qui n’a pas laissé l’auditoire indifférent.

En 2018, il est arrêté au Japon pour des accusations de dissimulation de revenus et d’abus de confiance chez Nissan. Il est placé en détention prolongée dans des conditions strictes. En 2019, il s’échappe spectaculairement du Japon pour rejoindre le Liban, où il se réfugie. Depuis, il conteste toutes les accusations.

En France, plusieurs enquêtes judiciaires ont été ouvertes, notamment pour abus de biens sociaux et blanchiment.

La semaine dernière le journal l’Informé a indiqué également que Carlos Ghosn a été débouté par la justice française dans le cadre de son litige fiscal. Le tribunal administratif de Paris a confirmé le redressement engagé par l’administration. Selon les calculs de l'Informé, le montant du redressement pourrait atteindre 30 M€. Carlos Ghosn conteste cette décision et a annoncé son intention de faire appel devant la cour administrative d’appel.

Céline Eymery Publié par Céline Eymery Rédactrice en Chef - TourMaG.com
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Tags : seto
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