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"La Corse aurait pu (dû) être la grande gagnante de cette crise" selon Jean-Marc Ettori

Interview de Jean-Marc Ettori, le PDG du Groupe Ettori



La France ne se limite pas aux acteurs métropolitains. Parfois nous oublions aussi les îliens qu'ils soient proches ou lointains. Jean-Marc Ettori est propriétaire de différents hôtels, d'un tour-opérateur (Corsicatours) et d'agences de voyages sur l'Île de Beauté. Entre le manque de communication du CRT (Comité Régional du Tourisme), l'incapacité à se projeter dans le planning des vols et l'avenir du secteur, Jean-Marc Ettori nous livre sa version de la crise.


Rédigé par le Mercredi 27 Mai 2020

Pour Jean-Marc Ettori la Corse a mal négocié le virage et va se faire doubler par les autres destinations européennes - Crédit photo : compte Twitter @ToursFC
Pour Jean-Marc Ettori la Corse a mal négocié le virage et va se faire doubler par les autres destinations européennes - Crédit photo : compte Twitter @ToursFC
TourMaG.com - Nous avions échangé peu de temps avant le début de la crise, comment avez-vous vécu ces deux mois ?

Jean-Marc Ettori :
Vous savez, j'ai pris conscience de la chance que nous avions d'être libre.

Ce furent deux mois spéciaux, pendant lesquels nous nous sommes rendu compte qu'il n'était pas plaisant de vivre enfermé.

Même si être emprisonné en Corse, ce n'est pas la même chose que d'être aux Beaumettes, l'expérience a été compliquée.

Après, j'ai pu voir aussi le quotidien différemment, puisque je n'ai jamais eu autant de temps pour préparer mes dossiers. D'habitude, les sollicitations sont très nombreuses, entre les SMS, les mails, les appels, etc.

Pendant deux mois, ce fut Waterloo morne plaine. Je dois avouer que j'ai eu le temps de faire mieux les choses, et j'ai apprécié cela.

J'ai quand même vécu, comme tout le monde, avec la crainte de la maladie, ce n'était pas non plus une période agréable loin de là.

TourMaG.com - Vous avez d'ailleurs durant cette crise sanitaire fait venir 500 000 masques depuis la Chine, pour les distribuer en Corse...

Jean-Marc Ettori :
En effet, ce furent même 700 000 unités, mais j'ai pu encore une fois de plus constater l'orgueil mal placé de la France.

Je me demande pourquoi notre pays a ce sentiment de supériorité qui fait qu'elle pense être meilleure que tout le monde.

J'ai pu malheureusement constater que la lourdeur administrative est un frein pour la France. L'importation de ces 700 000 masques a été une aventure rocambolesque, avec un avion bloqué à Roissy pendant 5 jours.

Pour les acheminer ici, j'ai dû faire appel à 5 ou 6 ministres différents, alors que pendant ce temps, des personnes risquaient leurs vies dans les hôpitaux.

C'est malheureux.

Corse : "j'ai écrit au président de l'Assemblée pour lui dire que la communication n'est pas bonne"

TourMaG.com - Alors que les différentes régions sont entrées en guerre communicationnelle pour attirer les Français, la Corse semble se tenir à l'écart. Qu'en pensez-vous ?

Jean-Marc Ettori :
Il ne se passe rien, nous ne préparons rien.

D'ailleurs j'ai écrit hier (mardi 26 mai 2020 ndlr) au président de l'Assemblée pour lui dire que la communication n'est pas bonne, que toutes les régions européennes se bougent, sauf nous.

Nos concurrents sont des Etats européens comme la Grèce, la Croatie, l'Espagne. Si la communication n'est pas au niveau, nous avons le problème aussi avec l'aérien.

Pendant un temps, Orly devait ouvrir en octobr. Cela signifiait que les opérateurs de la plateforme et les régions, comme la Corse, étaient condamnés à ne pas travailler de l'année.

Il a fallu que les compagnies et les acteurs du tourisme crient, pour que le gouvernement nous dise que peut-être l'aéroport va ouvrir le 26 juin. La décision sera dévoilée le 12 juin prochain.

Depuis, silence radio, nous ne savons rien.

TourMaG.com - Ce silence est-il justifié ?

Jean-Marc Ettori :
Nous n'avons aucune réponse.

La grande différence, avec les autres régions françaises, est que nous sommes sur une île. Aller en Bretagne depuis Paris, cela peut se faire en voiture individuelle, en train ou à vélo.

Pour venir chez nous, il n'y a pas 36 solutions : vous n'avez que l'avion et le bateau.

Au lieu d'être un avantage, car nous pouvons contrôler les flux, cela devient un inconvénient, puisque nous ne savons pas comment faire, ni quoi communiquer aux voyageurs.

TourMaG.com - Alors que la Corse aurait pu être la grande gagnante de cette crisse, avec ses qualités et des paysages, elle risque d'en êtrer la grande perdante ?

Jean-Marc Ettori :
Effectivement, la Corse aurait pu être la grande gagnante de cette crise, mais cela ne sera pas le cas.

Il y a un slogan qui disait que la Corse est la plus proche des îles lointaines. Nous pourrions penser que la météo clémente, des lieux magnifiques, une nature préservée, autant arguments qui nous réservaient une belle saison...

Pendant ce temps, la Tunisie prépare un large plan de relance et des pays proposent de subventionner les billets d'avion et la région Charente offre 100 euros aux voyageurs. Et nous rien...

Entre l'absence de communication et des grilles tarifaires largement trop hautes, il ne sera pas facile d'attirer des visiteurs.

Il est possible de trouver des vols à 600 ou 800 euros, alors que pendant ce temps toute une famille peut partir en Croatie pour 600 euros.

Il nous faut absolument une visibilité et de la lisibilité sur la mobilité, sauf que nous n'avons rien.

TourMaG.com - Il y a eu aussi l'histoire du passeport sanitaire pour pouvoir venir en Corse ?

Jean-Marc Ettori :
Ce Green Pass est malheureux, il m'a fait penser aux histoires sombres de notre pays.

Le président de la région veut que les touristes arrivent avec un certificat médical disant qu'ils n'ont pas le Covid-19 et que nous ne courrons aucun risque.

Il part du principe que nous n'avons pas assez de lits de réanimation. L'afflux de touristes risque de faire exploser la structure des hôpitaux insulaires. Sauf que la seule façon de limiter l'épidémie reste le vaccin.

Imaginez un peu, si un client réserve aujourd'hui pour le mois d'août, il fait un test une semaine avant, comme exigé, l'hôtelier et la compagnie ne vont pas bouger, alors que je vais devoir rembourser cette personne.

D'ailleurs Volotea n'a pas joué le jeu, en exigeant des acomptes alors qu'ils savaient que les vols n'auraient pas lieu.

La situation dans le tourisme est dramatique.

"Comment voulez-vous que nos comptes permettent de garantir le remboursement du PGE ?"

TourMaG.com - Au niveau des lignes maritimes, tout a pu reprendre ?

Jean-Marc Ettori :
Les liaisons ont repris, mais personne ne peut communiquer, les tarifs ne sont pas en machine.

Les voyageurs sont aussi inquiets, car en cas de Green Pass négatif que va-t-il se passer ? Il est important de trouver des solutions d'assurance et autres, plutôt qu'un passeport sanitaire.

TourMaG.com - Mais ce Green Pass est validé ?

Jean-Marc Ettori :
Il est toujours en discussion.

La Collectivité a fait appel à un haut comité scientifique, qui doit valider et réfléchir sur les mesures. Hier (mardi 26 mai 2020 ndlr) une étude de Qapa révélait que l'Île de beauté était avant-dernière (avec 4%, alors que la Bretagne est 1ère avec 22%, ndlr) dans les intentions de départ en vacances des Français.

Cela démontre que le Covid n'est pas l'élément déterminant, mais que c'est la facilité de pouvoir se rendre dans la région et aussi les garanties que les vacances auront bien lieu.

TourMaG.com - Vous avez des hôtels sur l'île, mais avez-vous des réservations ?

Jean-Marc Ettori :
Il n'y a pas grand-chose.

Nous sommes presque complets en septembre. Sur août cela tourne à 30 ou 40% et... 0 en juillet !

TourMaG.com - Avez-vous pu bénéficier du plan de relance ?

Jean-Marc Ettori :
Justement ce fameux Prêt Garanti de l'Etat (PGE), à hauteur de 25% du chiffre d'affaires, sauf que cette crise intervient après celle de Thomas Cook.

En septembre le 2e groupe mondial fait faillite, puis six mois plus tard le covid apparaît, comment voulez-vous que nos comptes permettent de garantir le remboursement du PGE ? Ce n'est pas possible.

Nous avons envoyé notre dossier cette semaine, nous attendons.

Tout le monde dit que les Français doivent partir en France, mais le nécessaire n'est pas fait pour permettre cela.

"Ce ne sont pas les Bastiais qui vont faire vivre Ajaccio..."

TourMaG.com - Vous avez aussi un TO et des agences de voyages, quelle est la situation ?

Jean-Marc Ettori :
C'est le calme plat ou presque.

Les avions ne sont pas repartis, tout est à l'arrêt. Sans transport, il n'y a pas de tourisme. A la minute, où je vous parle, des clients se renseignent mais ils ne passent pas à l'achat, ils réfléchissent.

Les décisions du Premier ministre, ce jeudi 28 mai, seront très importantes. Le déconfinement avec un périmètre de 100 km en Corse, n'a aucun sens.

Ce ne sont pas les Bastiais qui vont faire vivre Ajaccio ou l'inverse. Rien n'a bougé depuis plus de deux mois.

TourMaG.com - Avez-vous des informations sur des possibles allègements des mesures ?

Jean-Marc Ettori :
Le problème est que les informations arrivent de façon désordonnée.

Par chance, les plages sont rouvertes, mais sous condition. Petit à petit, nous y voyons plus clair, mais le contexte général reste assez flou.

L'aérien a repris, mais sur Roissy, avec assez peu de vols. Le trajet est plus long de 30 mn et donc plus cher. Toutefois easyJet et Volotea annoncent une reprise des vols dès le 15 juin.

La saison va se réduire du 15 juillet au 15 septembre. Je noterais que si neuf compagnies se sont battues pour faire rouvrir Orly, Air France n'a pas bougé.

A priori, Edouard Philippe devrait autoriser les restaurants et faire sauter les 4m² obligatoires par client. Pour le moment, nous n'en savons pas plus sur les hôtels, les mesures devraient être annoncées en même temps.

Une chose est sûre, il y a encore quelques jours, les conditions de reprise étaient de la folie. Le Gouvernement a mis un peu d'eau dans son vin, les décisions seront moins contraignantes.

Face à ces incertitudes, comment voulez-vous ouvrir des hôtels pour 3 clients ? Nous attendons.

Aujourd'hui, nos entreprises se retrouvent au même point qu'il y a 4 mois, avant le Covid, mais avec des dettes en plus et des recettes en moins.

Je ne dis pas que la situation est facile, loin de là, je ne suis pas un yakafokon, mais nous ne pouvons pas attendre l'arrivée d'un vaccin pour revivre.

Après croisons les doigts, pour qu'il n'y ait pas une seconde vague.

TourMaG.com - Avec un marché à l'arrêt et qui peine à repartir, vous devez être soulagé que le dossier de reprise de Thomas Cook ne soit pas allé plus loin...

Jean-Marc Ettori :
Vous imaginez... Je me pose parfois la question.

Nous aurions été dans une situation délicate à relancer avec un Groupe en pleine crise du Covid, à devoir demander un PGE de plusieurs dizaines de millions d'euros.

Une opération impossible.

Vous savez hier je disais à la présidente de l'Agence du Tourisme de la Corse : avant le Covid 19 nous avons eu le Covid 18, avec Thomas Cook.

Nous avons essuyé deux crises consécutives sauf que, lors de la première, personne ne nous a aidés, nous avons eu juste des pertes.

"Nous oublierons tout ça dans deux ans"

TourMaG.com - Vous avez eu du temps pour réfléchir au tourisme d'après, mais pensez vous qu'il changera ?

Jean-Marc Ettori :
Il faut profiter de cette expérience, pour faire changer le tourisme.

Vous savez la nature humaine est ainsi faite, que nous oublierons tout ça dans deux ans.

Le changement est obligatoire, ce n'est pas possible autrement. J'étais dans un hôtel en Normandie il y a quelques mois, la région de la pomme, et au petit-déjeuner il y avait des pommes avec une étiquette... Nouvelle-Zélande.

Ce n'est plus possible, qu'un fruit fasse des milliers de kilomètres en bateau et soit vendu 1 euro chez nous.

La mondialisation a trouvé là une limite à son développement, j'espère que nous en tirerons les conséquences. Que ce soit la Corse ou le Continent, nous devons bien négocier ce virage.

Le tourisme doit être maîtrisé et pensé. Dans la même idée, je suis vent debout contre les GAFA (Google, Amazon, Facebook, Apple).

Nos salariés doivent porter des masques, des gans, désinfecter, etc... mais pendant ce temps Airbnb n'a aucune restriction, ni mesures sanitaires.

Pour contrôler les mouvements de leurs clients, il faut imposer un séjour minimum d'une semaine, pour éviter le développement des clusters. J'ai fait cette demande au Préfet de Corse, tout comme le fait que la Corse soit considérée au même titre que des villes comme Paris ou Marseille.

L'objectif sera qu'Airbnb communique aux autorités les informations sur les logements et que nous puissions contrôler son expansion sur l'île.

Les règles doivent être aussi contraignantes pour eux.

Romain Pommier Publié par Romain Pommier Journaliste - TourMaG.com
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Tags : corse, ettori, france
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