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FUTUROSCOPIE - Bérézina assurée pour un tourisme sans culture

Décryptage de Josette Sicsic, Futuroscopie



Le secteur du tourisme va mal, le secteur culturel, tout le monde le sait va encore plus mal. Les deux ensemble affichent effectivement des chutes spectaculaires. Et ce ne sont pas les mesures de réouverture annoncées par le Président de la république qui vont beaucoup changer la donne pour l’année en cours. A moins d’un miracle, le touriste devra se passer du plaisir de fréquenter sites, monuments, musées, concerts, spectacles et tous ces petits lieux qui font le sel d’une destination et son identité. Ce ne sera pas facile ni pour lui, ni pour le tourisme en général.


Rédigé par Josette Sicsic (Futuroscopie) le Lundi 19 Avril 2021

Secteurs des plus dynamiques en Europe, à 90 % porté par le marché et le secteur privé - et seulement 10 % par le secteur public-, la culture contribuait donc positivement à notre balance économique - Depositphotos.com kyrien
Secteurs des plus dynamiques en Europe, à 90 % porté par le marché et le secteur privé - et seulement 10 % par le secteur public-, la culture contribuait donc positivement à notre balance économique - Depositphotos.com kyrien
Premier point : que se passe-t-il sur le plan économique ? Musique, arts visuels, spectacle vivant, livre, jeux vidéos, presse, architecture, publicité, radio et audiovisuel, représentaient 4,4 % de l’ensemble du PIB européen en 2019, comptaient 7,6 millions d’emplois et un chiffre d’affaires estimé à 643 milliards d'euros.

Mieux, selon une étude européenne réalisée par le cabinet EY, 700 000 nouveaux emplois ont été créés ces six dernières années, notamment dans les jeux vidéos, la musique, l’architecture ou encore la publicité et, plus faible, mais également significative dans le spectacle vivant, l’édition ou les arts visuels. Une progression venant notamment des pays de l’Europe centrale et orientale.

Secteurs des plus dynamiques en Europe, à 90 % porté par le marché et le secteur privé - et seulement 10 % par le secteur public-, la culture contribuait donc positivement à notre balance économique. Nous exportions plus que nous importions des biens et services culturels, de quoi accorder un bénéfice net de notre balance commerciale de 28 milliards d'euros.

Les effets Covid sur la culture européenne

Mais cela, c’était avant. Après, il y a eu la pandémie dont les effets sur les données 2020 sont à la fois spectaculaires et effrayantes. L’an dernier, la culture a perdu en Europe 31 % de son chiffre d’affaires soit 199 milliards d'euros par rapport à 2019. De manière globale, c’est le deuxième secteur le plus affecté par la crise sanitaire, un peu après l’industrie aéronautique, mais avant le tourisme !

Exemple : par rapport à 2019, le chiffre d'affaires pour le théâtre et le spectacle vivant a chuté de 90 % tandis que celui de la musique a baissé de 76 %. Les salles de cinéma restées vides, ont fait perdre au cinéma 75% de ses recettes. Selon Evelyne Lehalle, consultante : i["Près de 95 % des musées du monde ont dû fermer leurs portes. Des milliers de professionnels ont été licenciés ou mis au chômage technique.[…] Dans les musées du monde, 13 % des directeurs ont déclaré que leur institution pourrait ne pas survivre au confinement et fermer définitivement."]i

Tous les autres sous-secteurs sont aussi affectés, que ce soit les arts visuels, l’architecture ou la presse. Seul les jeux vidéos connaissent une augmentation d’environ 10 % par rapport à 2019. Quant aux pertes d’emplois réels dans ces différents secteurs, elles n’ont pas encore été calculées. Mais, d’ores et déjà, au Royaume-Uni par exemple, on estime que 30% des artistes ont dû stopper leurs activités.

Pour preuve, dans le Westend londonien, là où l'on vend encore plus de billets qu'à New York (15 millions l'an dernier pour les comédies musicales), les scènes sont restées vides quasiment toute l'année. Les ventes de billets ont donc chuté de 93% entrainant la mise au chômage de milliers d’artistes. En Espagne, dans le seul domaine du flamenco auquel participent énormément les flux touristiques, c’est 45% des artistes qui sont sur le point de changer de métier !

Pire, toujours selon l’étude « EY future consumer index », 46% des interviewés déclarent ne pas se sentir à l’aise avec l’idée d’aller à un concert dans les mois qui viennent. Et 21% évoquent la possibilité de bouder les spectacles pendant plusieurs années ! Une menace démentie par la situation israélienne où le confinement terminé, les Israéliens ont vite repris le chemin des sorties culturelles. Alors que les théâtres de Madrid, malgré de petites jauges, ont fait le plein. Mais, dans une situation aussi inédite, rien n’est écrit.

En France : une exception culturelle mal en point

En France où le secteur est bien plus qu’ailleurs soutenu par le public, le bilan, on s’en doute, n’est guère brillant.

Très affecté, le spectacle vivant musical a perdu plus de 70% de son CA, selon une étude du ministère de la Culture. Le spectacle vivant théâtre a perdu pour sa part 69% de son CA et toutes les autres formes de spectacle comme le cirque et la danse, affichent des chutes de l’ordre de 68%. Le patrimoine a perdu 36% de son chiffre d’affaires, alors que les pertes de clientèles des musées sont faramineuses.

Les grands musées parisiens par exemple ont subi une baisse de fréquentation de plus de 70% par rapport à 2019. Si l’on prend le cas du Louvre seul, il a accueilli 2,7 millions de visiteurs en 2020 contre 9,6 millions en 2019 et le record absolu de 10,2 millions en 2018 ! Soit 90 millions d'euros de pertes. Pertes économiques dramatiques donc.

Des compensations ?

Pire, malgré des dépenses sur des contenus en ligne, ne nous faisons pas d’illusions, elles n’ont pas compensé les pertes subies par les expériences culturelles physiques. Elles ont aidé, sans plus. Car, qu’on se le dise, les artifices déployés par la technologie forcent parfois l’admiration, mais le virtuel reste un complément à l’offre physique, il ne la remplace pas.

Quant à la culture à la maison dont on a beaucoup parlé, insistant sur ses capacités à combler les vides laissés dans les esprits, elle a permis à certains de survivre, surtout les plus engagés et passionnés alors que d’autres, ont déserté lecture et écoute de musique. (voir Futuroscopie : 16 décembre 2020 : Le confinement, changement dans la continuité ou comportements durables ?)

En revanche, comme le soulignent certains observateurs, les artistes (surtout ceux qui n’avaient pas de problèmes financiers) ont eu le temps de mettre leur imagination à contribution et de se montrer créatifs. Mais, là encore attention ! La médiatisation excessive de certains cas ne fait pas de la création artistique sur écran, une création totalement satisfaisante pour les artistes, aussi technophiles soient-ils. L’immense majorité, connue ou moins, brûle de remonter sur scène et de réengager le dialogue avec le public.

C’est dire l’étendue des dégâts. Sur les artistes, les programmateurs et évidemment sur le secteur du tourisme dont la composante culturelle n’est plus à prouver.

Une perte d’identité pour les territoires

Une ville sans musées, une région sans patrimoine historique à visiter, un pays entier privé de son offre artistique non seulement se privent de recettes, mais se privent aussi de leurs principaux centres d’intérêt et de la dose d’esthétique indispensable aux visiteurs qui n’ont pas forcément envie de se contenter de leurs applications sur téléphone mobile pour visiter Le Louvre ou le Château de Fontainebleau. D’ailleurs, n’est-ce pas l’une des raisons pour laquelle on s’est précipité sur la reconstruction de Notre Dame.

Paris, sans Notre Dame, c’est la chrétienté en berne mais c’est aussi un monument artistique iconique qui est à terre. Quant à l’annulation des festivals, notamment de musique, elle constitue un vrai drame pour l’ambiance en général d’un territoire, son animation, la population locale et la population touristique.

Sans compter les pertes de recettes dramatiques car, tout le monde sait, qu’un festivalier dépense en moyenne une centaine d’euros par jour, en prestations touristiques diverses.

Le soft power en panne

Enfin, soyons tous conscients de l’énorme déficit en matière d’influence internationale que représente la culture. C’est ce que l’on appelle le « soft power ». Lequel pour la France est véhiculé par les ambassades, le réseau des Alliances françaises et celui des Instituts culturels. S’appuyant sur des artistes français et leurs productions, cette exportation de la culture française à l’étranger nous garantit toute l’année un rayonnement international particulièrement profitable à la promotion touristique.

Pour preuve, une récente étude indique que la gastronomie à 77% et la culture à 75% sont les meilleurs vecteurs de l’image de la France à l’étranger.

Donc, et pour conclure, un tourisme sans culture, n’est pas un tourisme. Et la culture sans tourisme n’est pas non plus complément la culture !


Evelyne Lehalle. Consultante. Suivez-la sur le blog : www.nouveautourismeculturel.com

Josette Sicsic. FUTUROSCOPIE

Directrice de Futuroscopie (anciennement Touriscopie) que vous retrouvez régulièrement sur le portail de TourMaG.com.
Journaliste consultante, conférencière. Spécialiste des comportements touristiques et de la prospective tourisme.

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