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FUTUROSCOPIE - Les écrivains voyageurs : 1838, Les exigences de George Sand

Les tendances touristiques contemporaines décryptées par les écrivains d'hier



Depuis que le touriste existe, il affiche des pratiques et des comportements comparables à ceux d'aujourd'hui. C'est en cela qu'il est un personnage intemporel. Femme, écrivaine et voyageuse, George Sand a longuement écrit sur ses déplacements et ses séjours en Europe. Elle a ainsi pointé du doigt l’une des dichotomies les plus vivaces de la conduite du touriste, celle qui consiste à dissocier les composantes d’un voyage et, dans un accès forcené d’ethnocentrisme, à rejeter les aspects qui lui sont étrangers.
Cette série sur les tendances touristiques contemporaines décryptées par les écrivains d'hier est proposée par FUTUROSCOPIE. Elle est exceptionnellement offerte à nos lecteurs, pour en savoir davantage sur les abonnements cliquez ici.


Rédigé par Josette Sicsic (Futuroscopie) le Vendredi 6 Août 2021

On ne lit plus beaucoup George Sand, c’est un tort. Si les romans de l’une de nos rares littératrices du XIXe siècle sont aujourd’hui démodés, ce n’est pas le cas de sa correspondance. George Sand correspondait avec tout ce que l’époque compte de grands esprits et nous en dit long sur les mœurs de cette société.

Elle nous en dit long aussi sur les voyages qu’elle a accomplis, car l’écrivain a vu les Alpes, l’Italie et l’Espagne. Elle aurait d’ailleurs bien vu plus : « j’ai le projet de courir le pays, seule et en liberté » écrit-elle depuis Venise en 1834 ! Et ne formait-elle pas le projet d’aller jusqu’à Constantinople ? Une prouesse pour une femme car, en ces temps là, les voyageuses étaient fort peu nombreuses à courir les routes en solitaire.

En fait de solitude, George Sand, cette grande libertine devant l’éternité, était rarement seule. Nul n’a oublié sa liaison orageuse avec Alfred de Musset et son séjour dramatique avec le poète, malade de trop d’alcool et de drogue, qu’elle n’hésita pas à tromper avec son propre médecin, le célèbre Pietro Pagello ! Drôle d’aventure !

Drôle de femme qui prend pourtant le temps de regarder l’Italie et de s’extasier sur ses formidables richesses artistiques. George Sand, à la façon de tous ses contemporains, écrivains et voyageurs, les Stendhal et les Chateaubriand, les Dumas et les Lamartine, consacre de longues lignes à l’évocation passionnée de la ville des Doges : « Venise est la plus belle chose qu’il y ait au monde… ces galeries, ces tableaux, toutes les femmes jolies et élégantes, la mer qui se brise à vos oreilles… des cafés pleins de Turcs et d’Arméniens, de beaux et vastes théâtres… ». En fait, rien ne manque à l’inventaire de l’Italie et à l’admiration de l’écrivain pour un pays en regard duquel elle trouve Paris « si laid, si sale, si raté, si mesquin » !

Une autre constante de la palette comportementale des touristes : on a sans cesse la comparaison à l’esprit et à la bouche et, que l’on soit à Naples, à Madrid ou à Marseille, de quoi parle-t-on ? De ce que l’on connaît le mieux, c’est à dire de chez soi ! Une attitude souvent caricaturée par les humoristes et autres détracteurs du tourisme de masse. Comme s’il avait fallu attendre que l’on voyage en groupes et en grand nombre pour adopter certains comportements. Même seul et même doté d’une solide culture, on est victime de symptômes récurrents et ridiculisables !

Une critique au vitriol

… Parmi les écrits les plus célèbres de George Sand, le Voyage à Mallorque fournit également des éléments particulièrement intéressants non seulement sur l’île, son climat et sa végétation mais également sur sa population et ses modes de vie.

Ethnographe, romancière, poète, George Sand décrit longuement le charme de la nature et le pittoresque de cette terre alors très reculée et quasiment sauvage où elle passe plusieurs semaines avec un autre de ses amants : Frédéric Chopin. Gravement malade, celui-ci survit d’ailleurs à peine aux rigueurs hivernales et, après avoir composé quelques unes de ses plus belles œuvres -la valse dite de la goutte d’eau- sur un piano trop longtemps attendu, il doit renoncer à son séjour.

L’écrivaine qui l’accompagne en profite alors, non plus pour s’extasier sur les charmes des Baléares mais pour en dénoncer les travers. Après avoir écrit : « Ce qu’il y a de vraiment beau ici, c’est le pays, le ciel, les montagnes… » Elle n’en finit pas d’égrener ses plaintes et ses critiques : « mon dieu que la vie physique est rude, difficile et misérable ici ! » Et d’ajouter très terre à terre : « on manque de tout, on ne trouve rien à louer ou à acheter… Tout est fort cher et la nourriture difficile quand on ne supporte ni l’huile rance ni la graisse de porc ! ».

Mais cela n’est rien par rapport à la virulence de ses diatribes contre la population locale ! Certes, l’époque n’était pas toujours tendre avec les étrangers et les Espagnols n’aimaient guère les Français. Mais, de là à suffoquer de rage en décrivant les paysans majorquins !

« Le naturel du pays est le type de la méfiance, de l’inhospitalité, de la mauvaise grâce et de l’égoïsme » affirme-t-elle. Pire ! Elle ajoute : « Ils sont menteurs, voleurs, dévots comme au moyen âge ! Ils ont la tête des mulets, des chevaux, des ânes, eux-mêmes, puants, grossiers et poltrons ! » Injurieuse, cette femme de lettres ? Oui ! Car elle poursuit « Grâce à l’esprit de rapine des paysans qui nous faisaient payer dix fois plus que leur valeur … Nous ne pûmes nous procurer les domestiques… »

Inutile de poursuivre, George Sand n’est pas tendre avec les locaux. Elle les déteste et n’hésite pas à le faire savoir ! Ce qui constitue un paradoxe et non des moindres pour un esprit éclairé comme le sien, mais probablement un paradoxe hélas bien vivace et relativement courant. On aime une région, les beautés de sa nature et de son climat mais on rejette sa population dès lors qu’elle est différente de soi ! Et quand George Sand évoque Barcelone, elle s’acharne. Les victimes de ses foudres ne sont plus les pauvres bougres des campagnes c’est l’Espagne toute entière qui fait l’objet de ses attaques : « L’Espagne est une odieuse nation » affirme-t-elle avec colère ! On est en 1839.

Un siècle avant qu’Henry Miller et tant d’autres ne s’extasient sur la bonté et la gaieté des Grecs. Et presque deux siècles avant que les touristes modernes ne manifestent leur empathie pour les autochtones. Mais, on touche tout de même du doigt l’un des travers les plus répréhensibles du touriste : sa propension à rejeter ce qui lui est étranger ! Un paradoxe qui a la vie dure.

Sources : George Sand. Lettres d’une vie. Editions Folio.

Retrouvez les autres articles de notre série "La contribution des écrivains voyageurs"

D’hier à demain

Antagoniste, le touriste l’est d’autant plus que sa condition d’étranger l’oblige à affronter des univers qu’il ne connait pas. étonné, il juge en fonction de sa culture et peut être amené à commettre et à formuler les pires bévues. Il faudra sans doute beaucoup de temps, d’éducation, de tolérance et de compréhension pour taire de telles attitudes qui, bien que moins voyantes, sont encore trop souvent du domaine du non dit.

Journaliste, consultante, conférencière, Josette Sicsic observe depuis plus de 25 ans, les mutations du monde afin d’en analyser les conséquences sur le secteur du tourisme.

Après avoir développé pendant plus de 20 ans le journal Touriscopie, elle est toujours sur le pont de l’actualité où elle décode le présent pour prévoir le futur. Sur le site www.tourmag.com, rubrique Futuroscopie, elle publie plusieurs fois par semaine les articles prospectifs et analytiques.

Contact : 06 14 47 99 04
Mail : touriscopie@gmail.com

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