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La Tunisie vers une "démocratie autoritaire" ou un "autoritarisme démocratique" ?

Interview de Vincent Geisser, sociologue et politologue au CNRS spécialiste de la Tunisie



Presque privée de ses vacanciers français, la Tunisie vient de plonger en plein chaos... politique. En début de semaine, assuré de l'aide de la France pour lutter contre la pandémie, le président de la République s'est adjugé le pouvoir exécutif. Kaïs Saïed, par le passé universitaire, a suspendu le Parlement et démis le Premier ministre de ses pouvoirs. Qui est Kaïs Saïed et que veut-il ? La Tunisie pourrait-elle plonger dans une nouvelle dictature, 10 ans après la chute de Ben Ali ? Vincent Geisser, sociologue et politologue au CNRS à l'Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman, est spécialiste de la Tunisie. Il répond à nos questions.


Rédigé par le Jeudi 29 Juillet 2021

TourMaG.com - Vous êtes sociologue et politologue spécialiste de la Tunisie au CNRS. Avant de revenir sur l'actualité chaude et le coup de force du président de la République de Tunisie, pourriez-vous dresser à nos lecteurs le portrait de Kaïs Saïed ?

Vincent Geisser :
En tant que chercheur, j'ai bien connu les anciens présidents, que j'ai côtoyé plusieurs fois pour mes livres et mes recherches.

Sauf que cet homme-là, je ne le connais pas vraiment. Je vous dis ça, car ce président reste un mystère. Kaïs Saïed est un universitaire, assistant de droit, il n'est même pas professeur.

Il a fait sa carrière d'enseignant à la faculté de Sousse et de Tunis, sans jamais finir son doctorat. Il a présenté sa candidature à l'élection présidentielle de 2019, sans moyen, sans parti, ni affiche.

Kaïs Saïed est relativement inconnu dans ses idées. Il a joué sur son côté simple, ordinaire, la proximité avec le peuple.

Il s'est fait connaître, par ses expertises dans les médias tunisiens après 2011 (la chute de Ben Ali, ndlr), où il intervenait sur des points précis du droit constitutionnel.

Finalement, il remporte l'élection avec 70% des voix sans que nous lui connaissons d'appartenance partisane ou idéologique.

Même jusque lors des premières semaines de la présidence, il était habillé comme n'importe quel fonctionnaire tunisien, avec un costume local, il habitait dans son propre appartement et touchait une petite retraite.

Malgré tout, il s'est rapidement mis dans ses habits de président. Alors que la constitution tunisienne organise, contrairement à ce qui est dit, de façon assez rationnelle la répartition des pouvoirs, entre le Premier ministre et le président de la République.

Kaïs Saïed a très rapidement fait prévaloir le poste de président.


Nous pouvions penser que par ce côté ordinaire, il allait être un président de la République discret, plutôt une figure tutélaire, sauf que cela n'a pas été du tout le cas.

Il s'avère être un chef de l'exécutif dominateur, qui se place dans la posture de contrôle et garant du bon fonctionnement des institutions. Sur le plan idéologique et politique, nous pouvons dire des choses.

Il est très marqué par le national arabe, l'idée que le monde arabe doit être indépendant. Il est plutôt pro palestinien. D'un point de vue politique nous parlons d'un personnage très conservateur.

Il est contre la dépénalisation de l'homosexualité, contre l'égalité de l'héritage entre les hommes et les femmes, alors que le principe coranique prévoit que les femmes méritent une demi-part. En même temps ce conservatisme sociétal et sa conception de l'ordre moral, en fait aussi un anti-islamiste.

Il n'est ni moderniste, ni islamiste.

Tunisie : "Kaïs Saïed n'est pas partisan d'une démocratie parlementaire, il est un peu césariste"

TourMaG.com - Nous pourrions presque trouver des parallèles, sans parler des idées, mais sur le parcours politique, avec Emmanuel Macron. Il s'est lancé en dehors des partis, comme un antisystème et prend la direction d'une présidence toute-puissante...

Vincent Geisser :
C'est vrai qu'il peut y avoir des similitudes, sauf qu'Emmanuel Macron est sorti des grandes écoles, il a été chouchouté par une partie de la classe politique.

Il fait quand même partie d'une sorte d'élite de la République et il connaissait parfaitement le fonctionnement de l'Etat.

Par ailleurs, vous avez raison sur un plan : Emmanuel Macron est parti sans machine électorale, même s'il a réussi à s'en constituer une au gré de la campagne.

Kaïs Saïed est resté jusqu'au bout sans machine. Jusqu'au bout, en se tenant éloigné des élites, préférant le peuple et conservant son côté ordinaire. Il a un discours antiparti, car pour lui ils servent les intérêts personnels, c'est aussi la magouille.

Il n'est pas partisan d'une démocratie parlementaire, mais plutôt d'un lien direct avec l'exécutif. Il est un peu césariste (régime autoritaire d'un homme qui se fait porter par le peuple, ndlr) ...

TourMaG.com - Pour revenir à ce qu'il se passe ces derniers jours, nous sommes face à un président qui s'octroie tous les pouvoirs, si je comprends bien...

Vincent Geisser :
Il y a deux hypothèses en une...

Tout d'abord il veut prendre la main, car il en a marre du gouvernement et du parlement qui selon lui ne fonctionnent pas. Il a décrété l'article 80 de la constitution, comparable à l'article 16 de la constitution française, donc il prend tous les pouvoirs et il gouverne, avec l'appui des forces de sécurité. Voici son dessein à court terme.

Cela ne va pas durer 30 jours, comme le prévoit la constitution, mais beaucoup plus.

Après, pour la temporalité plus longue, il veut changer les institutions, pour mettre en place une démocratie locale, gouvernée par un exécutif fort.

Pour résumer, il souhaite profiter de la crise sociale et sanitaire, pour imposer l'ordre dans la société. Puis à moyen terme, il veut préparer une réforme profonde des institutions et probablement le remplacement de la constitution actuelle par un régime présidentiel, plus personnalisé.

Il veut un président élu avec des vrais pouvoirs et un Premier ministre qui soit son exécutant.

"Parmi les défenseurs de la démocratie, il y a une sorte de consensus en soutien au président"

TourMaG.com - Faut-il dire que la Tunisie revient en arrière, à l'époque de Ben Ali et sa dictature ?

Vincent Geisser :
Non, mais le pays se dirige vers une forme beaucoup plus autoritaire de la démocratie.

Ce président qui se réclame de la révolution et des acquis de la démocratie, n'est pas du tout nostalgique du régime de Ben Ali, mais n'a pas été non plus un opposant.

Par contre il reste nostalgique d'un Etat fort. Il va infléchir le pouvoir en faveur du rôle du président. Après, les observateurs et ses anciens professeurs ne comprennent pas très bien ses rêves, entre démocratie locale et un pouvoir central fort.

TourMaG.com - Cette nostalgie d'un Etat fort, est-elle aussi partagée par le peuple ?

Vincent Geisser :
Il y a une coupure dans la société entre ceux qui souhaitent aller plus loin dans la démocratie et ceux qui sont contre, avec une certaine nostalgie autoritaire.

Je peux vous témoigner que parmi les défenseurs de la démocratie et même de mes amis, il y a une sorte de consensus en soutien au président.

Autant Béji Caïd Essebsi était pointé du doigt, car ancien ministre de Habib Bourguiba, il avait de nombreux opposants, autant le discours autoritariste de Kaïs Saïed dépasse beaucoup de clivage.

Il a une vraie légitimité populaire et bénéficie de soutiens bien au-delà de son entourage. D'ailleurs vous noterez que l'opposition n'ose pas aller dans la rue.

TourMaG.com - Il y a quand même eu des manifestations...

Vincent Geisser :
Assez peu et les plus gros rassemblements étaient en faveur du président.

Attention, je ne dis pas que je trouve ça bien mais je vous livre mon analyse. Je consulte pas mal d'anciens ministres, l'entourage des présidents de la République, tous me disent qu'il n'est pas possible de faire quoi que ce soit.

Son aura populaire est bien réelle, mais il a très peu de soutien dans les canaux de l'élite tunisienne. Il y aura des déçus, mais il sera trop tard pour agir.

La Tunisie vers une dérive dictatoriale ? "Il peut faire tout ce qu'il veut"

"Il est clair qu'il y aura un assèchement de la vie associative, publique, mais pas au point de Ben Ali, car on ne revient jamais en arrière complètement. Tout comme il n'y aura une trajectoire à l'Egyptienne, puisque la Tunisie n'a pas une tradition de l'armée ou de la police," selon Vincent Geisser (CNRS) - DR
"Il est clair qu'il y aura un assèchement de la vie associative, publique, mais pas au point de Ben Ali, car on ne revient jamais en arrière complètement. Tout comme il n'y aura une trajectoire à l'Egyptienne, puisque la Tunisie n'a pas une tradition de l'armée ou de la police," selon Vincent Geisser (CNRS) - DR
TourMaG.com - Il profite de ce moment de flottement pour faire un peu ce qu'il veut, en pleine crise sanitaire majeure...

Vincent Geisser :
Il peut faire tout ce qu'il veut.

Voyez les Islamistes, bien qu'ils soient le 1er parti, ils ont peur.
Ils savent que tout ce qu'ils diront sera mal pris. Ils ont manifesté 12h devant le parlement, avec assez peu de monde.

Dans les milieux libéraux, la communication, le monde des affaires et du tourisme, ils ne diront rien, pour ne pas envenimer la situation. Les forces de sécurité soutiennent le président.

Les plus critiques face à la situation, ce sont les pays étrangers, surtout les occidentaux.

Par contre il est soutenu par la plupart des pays arabes, tous les ministres des Affaires étrangères lui ont adressé un message de soutien. Il a un soutien populaire et régional.

Vous l'aurez compris, il n'a aucune opposition en face de lui.

TourMaG.com - Est-il possible que la Tunisie se tourne vers l'Islamisme plus ou moins radical ?

Vincent Geisser :
Sur le parti politique non, car ils ne sont pas adeptes de la violence, puis ils ont beaucoup de choses à se reprocher, donc ils ont plutôt à se faire petits.

Ce dernier déçoit en raison des affaires de corruption, tout comme la droite libérale. Après la dégénérescence ne viendra pas de la classe politique, mais cela pourrait venir de groupes extérieurs.

Nous parlons d'un président très populiste et conservateur, en mesure de rallier à lui des islamistes dissidents.

TourMaG.com - Y-a t-il une crainte légitime sur le fait de voir la démocratie s'effacer en Tunisie ?

Vincent Geisser :
Il peut en effet effacer la démocratie, car les adversaires ne joueront pas la carte de la provocation.

Les Islamistes ne sont pas sur un rapport de force, plutôt de résignation. Après rien ne dit que le président aura tout intérêt à créer une situation de chaos, pour se légitimer, puisqu'il a toutes les cartes en main.

Je pense que durant ces 30 jours, il va créer un parlement à son image, sans virer les Islamistes de l'assemblée, puis il va négocier avec Nabil Karoui, le Berlusconi tunisien, pour lui éviter un tribunal populaire.

Après nous ne sommes pas à l'abri de maladresses de sa part, s'il arrête trop vite des opposants, s'il interdit des partis politiques... alors cela peut tourner vers un certain chaos.

Tunisie : "Il y a une convergence des acteurs, y compris ceux critiques envers le président"

TourMaG.com - Dans une tribune au Figaro, Mezri Haddad, philosophe et ancien ambassadeur de Tunisie à l’Unesco déclarait : "ce qui se passe en Tunisie n’est pas un coup d’État mais un sursaut républicain". Qu'en pensez-vous ?

Vincent Geisser :
Cela confirme bien ce que je vous ai dit plus haut.

Même des personnes très marquées comme étant pro Ben Ali, vont jouer le jeu de l'ordre. Il y a donc bien une convergence des acteurs, y compris ceux critiques envers le président, qui vont dans le sens de ce qu'il se passe.

Ceux qui considèrent que c'est un coup d'Etat constitutionnel ne vont pas sortir dans la rue, mais plutôt essayer de sauver leurs places ou pouvoirs.

TourMaG.com - La Tunisie symbole du Printemps arabe, ne s'en est jamais vraiment remise...

Vincent Geisser :
La Tunisie a été, en quelque sorte, victime de son succès.

Une démocratisation ça s'accompagne effectivement d'une ouverture de la société et de l'espace public qui remet en cause l'image de stabilité. Sous Ben Ali, il se passait des choses, mais de l'extérieur, le pays dégageait une image de stabilité et de sécurité.

C'était un pays sans bruit, silencieux. Cette image a été complètement bouleversée par un effet de visibilité démocratique. Non seulement il y a eu des manifestations et des mouvements populaires, mais ils ont été rendus plus visibles par l'absence de censure.

La démocratie donne l'image, d'une société effervescente avec beaucoup de créativité et pour le pire, d'une certaine forme d'instabilité.

Tout comme l'Espagne à la sortie du franquisme, il y a une véritable "Movida" à la tunisienne, mais qui s'accompagne d'une profonde image d'instabilité et insécurité.

Après la société tunisienne a connu des troubles, une certaine instabilité sociale, pas nécessairement due à la révolution, mais plutôt à une société à bout de souffle, mais l'instabilité n'a pas plongé la Tunisie dans le chaos.

Pour ne pas empirer la situation, Emmanuel Macron a pris conscience de l'importance du classement de la Tunisie sur la liste des pays en rouge. Pour compenser, il a fait envoyer 1 million de vaccins et créer un pont aérien sanitaire pour alimenter le pays en oxygène.

La Tunisie risque de tomber dans la "démocratie un peu autoritaire" ou un "autoritarisme vaguement démocratique"

TourMaG.com - Nous voyons que partout le Printemps Arabe n'a pas débouché sur les idéaux de démocratie et de liberté, aussi bien en Egypte, en Syrie, en Libye et maintenant en Tunisie. Comment expliquez-vous cela ?

Vincent Geisser :
La révolution est un processus très long.

Replongez dans l'histoire de la Révolution française. Notre pays a connu la terreur, puis la restauration de 1815, puis celle libérale monarchique de 1830 et pour finir la répression de la commune.

Le processus est long, dans un contexte régional tendu, avec l'ordre à l'honneur. Kaïs Saïed a été clair : il se réclame d'un retour à l'ordre, mais dans les acquis de la révolution et de la démocratie.

TourMaG.com - Après la révolution, 10 années d'instabilité, y a-t-il une lassitude de la population tunisienne ?

Vincent Geisser :
Vous avez raison sur ce point.

Il y a toujours une vox populi, mais ce qui est nouveau, ceux qui étaient très sceptiques à l'encontre d'une restauration d'un régime autoritaire, ils soutiennent le mouvement. Les lignes se sont déplacées ces dernières semaines.

Il est clair qu'il y aura un assèchement de la vie associative, publique, mais pas au point de Ben Ali, car on ne revient jamais en arrière complètement. Tout comme il n'y aura pas une trajectoire à l'Egyptienne, puisque la Tunisie n'a pas une tradition de l'armée ou de la police.

La Tunisie risque de tomber dans "démocratie un peu autoritaire" ou un "autoritarisme vaguement démocratique", voilà le fonctionnement dans les prochaines années.

TourMaG.com - Pour finir, dans quel état économique se trouve la Tunisie ?

Vincent Geisser :
Le pays est très endetté, il a dû faire appel à des rallonges auprès du FMI récemment. Le gros problème de la crise sanitaire, c'est qu'elle a plongé une partie de la population sans ressource, en raison du taux important d'emploi informel.

La perte d'activité du tourisme, l'arrêt des voyagistes, les couvre-feux, etc... ont fait que la société tunisienne est exsangue sur le plan social et économique.

Ce retour d'un semblant d'ordre sera suffisant pour offrir une image de stabilité et faire que les voyagistes vont se réengager, donc les touristes revenir.

Qui est Vincent Geisser ?

Vincent Geisser est chercheur au CNRS, à l'Institut de recherches et d'études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM). Il est politologue et sociologue, spécialiste de la Tunisie.

Il est aussi Président du Centre d’information et d’études sur les migrations internationales (CIEMI) et directeur de publication de la revue Migrations Société.

Vincent Geisser est auteur de plusieurs livres : "Tunisie. Une démocratisation au-dessus de tout soupçon ?", "Le syndrome autoritaire politique en Tunisie de Bourguiba à Ben Ali", "Habib Bourguiba, la trace de l'héritage" ou encre "Renaissances arabes 7 questions clés sur des révolutions en marche"...


Romain Pommier Publié par Romain Pommier Journaliste - TourMaG.com
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