logo TravelJobs  





Alternance : le tourisme prépare-t-il vraiment sa relève ?

"le principal danger consiste à considérer l'alternance comme une simple solution de recrutement à moindre coût"


Alors que les effectifs du tourisme avancent en âge, l'alternance apparaît être le meilleur vivier de talents pour assurer la relève. Pas si simple pour autant, entre baisse des aides publiques, entreprises plus prudentes, et nouvelles attentes des jeunes...


Rédigé par le Vendredi 3 Juillet 2026 à 07:15

Si les jeunes sont attachés à l’alternance, les entreprises semblent plus frileuses à embaucher des alternants. La conjoncture, les crises à répétition ou encore la baisse des aides encouragent une logique économique. @depositphotos/AndrewLozovyi
Si les jeunes sont attachés à l’alternance, les entreprises semblent plus frileuses à embaucher des alternants. La conjoncture, les crises à répétition ou encore la baisse des aides encouragent une logique économique. @depositphotos/AndrewLozovyi
15% des salariés du tourisme ont moins de 26 ans, tandis que 37% ont dépassé les 45 ans et 15% les 55 ans.

Des chiffres présentés lors de la Convenc'Tour 2026 du CEDIV qui interrogent la capacité du secteur à préparer le renouvellement de ses compétences.

Le tourisme n'a jamais autant eu besoin de préparer sa relève. L’alternance apparaît être un excellent outil de renouvellement des générations.

Pour Julien Beaufreton, DRH d’Asia et président de la CPPNI (Commission Paritaire Permanente de Négociation et d’Interprétation) au sein des Entreprises du Voyage (EDV), le succès de l'alternance tient à un modèle gagnant-gagnant. « Un alternant reste en moyenne deux ans. Cela nous laisse le temps de bien le former, et lui de comprendre l'entreprise. Ensuite, lorsqu'on le recrute, on le fait en toute confiance. »

Lire aussi : Moins d'apprentis, plus de seniors : le défi de la formation pour les opérateurs de voyage

Après l'euphorie, le retour à la réalité

Le modèle semble cependant s’essouffler. Pour Kevin Giraudeau, directeur opérationnel de projets transverses à EFHT, le ralentissement observé aujourd'hui est avant tout un retour à la normale.

« En cinq ans, on est passé de 500 000 à près d' un million de contrats d'apprentissage en France C'est énorme. Après une telle progression, il est logique d'observer une phase de stabilisation. »

Même constat à Yschool. Catherine Léon-Suberbielle, directrice des Programmes, explique que l'ouverture de la troisième année du Bachelor Tourisme à l'alternance en 2022 a immédiatement trouvé son public.

« Le nombre d'étudiants s'est fortement développé en 2024-2025. Depuis, nous observons une stabilisation des effectifs et une difficulté un peu plus grande pour les étudiants à concrétiser leur recherche d'entreprise. »

À l'ESCAET, Julie Panadero ne constate pas, elle, de baisse des effectifs. Au contraire, son école accueille davantage d'alternants que l'an dernier.

« Nous sommes passés de 206 à 220 alternants cette année, avec une progression encore attendue d'ici la fin des admissions. »

En revanche, elle confirme un changement du côté des entreprises. « Nous avons clairement senti un ralentissement des offres d'alternance, voire un gel des recrutements dans certaines entreprises », affirme la directrice générale de l'ESACET.

Des aides moins généreuses... mais aussi un contexte économique plus tendu

Tous les professionnels interrogés établissent un lien entre la baisse des aides à l'apprentissage et la prudence retrouvée des employeurs.

« Toute décision d'embauche répond à une logique économique. Quand un recrutement coûte plus cher, il devient moins attractif », rappelle Julien Beaufreton.

Mais selon lui, la conjoncture explique tout autant ce ralentissement.

« Le tourisme reste un secteur soumis aux crises. Quand les entreprises demandent du chômage partiel, leur priorité n'est évidemment pas de recruter des alternants mais de préserver leur santé financière. »

Chez TUI France, la baisse des aides n'a toutefois pas remis en cause la stratégie RH.

« Nous considérons l'alternance comme un investissement à moyen et long terme, plus que comme un simple levier financier », souligne Patricia Bourrel, directrice des ressources humaines.

L'entreprise accueille aujourd'hui 26 alternants au siège et 155 contrats d'apprentissage ou de professionnalisation dans ses Clubs Lookéa et Marmara, soit bien au-delà du seuil légal de 5 %.

Les étudiants veulent toujours faire de l'alternance

Contrairement aux idées reçues, les écoles ne constatent aucun désamour des jeunes.

« Aujourd'hui, c'est ce qu'ils veulent », résume Kevin Giraudeau, de l’EFHT. Son établissement accueille entre 360 et 380 étudiants, dont environ 95 % suivent leur cursus en alternance.

À l'ESCAET, Julie Panadero évoque une véritable révolution : « Avant le Covid, nous étions à 100 % en formation initiale. Aujourd'hui, plus de 90 % de nos étudiants sont alternants. Pour eux, une formation sans immersion en entreprise n'a plus vraiment de sens. »

Pour Catherine Léon-Suberbielle, cette évolution est aussi liée au coût des études. « Le nombre d'étudiants intéressés par l'alternance progresse parce que certains ne pourraient tout simplement pas financer leur cursus autrement », observe-t-elle.

Le paradoxe : des entreprises qui veulent des alternants déjà opérationnels

Les écoles pointent toutes un paradoxe grandissant. « Beaucoup de recruteurs souhaitent accueillir un apprenti tout en exigeant qu'il ait déjà une expérience solide dans le secteur. Mais un apprenti est justement là pour apprendre son métier », regrette Julie Panadero de l’ESCAET, pour qui cette confusion fragilise toute la chaîne de recrutement.

« Comment former des professionnels qualifiés si les juniors sans expérience ne trouvent pas leur place en entreprise ? » interroge-t-elle ?

Kevin Giraudeau fait le même constat : « Il arrive qu'une entreprise demande un étudiant de Master pour des missions qui correspondaient auparavant à un Bachelor. Ce n'est pas le poste qui a changé, c'est la recherche de maturité. »

Selon lui, les effets du Covid continuent de se faire sentir. « Les jeunes qui ont aujourd'hui 18 ou 19 ans avaient 15 ans pendant les confinements. Je constate une baisse globale de maturité et cela influence forcément les attentes des entreprises. »

Former un alternant demande du temps

Pour Julien Beaufreton, le principal danger consiste à considérer l'alternance comme une simple solution de recrutement à moindre coût.

« Il ne faut surtout pas prendre un alternant pour un jeune salarié à bas coût. Il est encore en formation. Il a besoin d'un tuteur et d'un véritable accompagnement. »

Mais les entreprises manquent parfois de disponibilité.

« Nous devons gérer les crises, les évolutions réglementaires, l'intelligence artificielle, la concurrence... Les équipes n'ont pas toujours la bande passante nécessaire pour accompagner correctement les alternants », reconnaît Julien Beaufreton.

Julie Panadero insiste elle aussi sur le rôle du tutorat. « Un tuteur mal préparé, c'est un alternant qui décroche et une entreprise qui ne renouvellera pas l'expérience. »

Kevin Giraudeau complète : « Le principal enjeu est de retrouver une véritable relation tripartite entre l'école, l'entreprise et l'étudiant. »

Isabelle Maimbourg, directrice générale de l'OPCO Mobilités, invité à la convention du CEDIV mi-juin, rappellait également l'importance du rôle des maîtres d'apprentissage et des tuteurs, dont la formation est intégralement financée par l'OPCO, mais encore trop peu utilisée par les entreprises du secteur.

Réenchanter les métiers du tourisme

Au-delà de la formation, plusieurs écoles estiment devoir redonner envie aux jeunes de rejoindre le secteur. « Nous devons réenchanter le tourisme, lance Kevin Giraudeau. Les jeunes ont grandi avec le Covid, puis les tensions internationales. Pendant longtemps, ils ont entendu que le tourisme était un secteur en difficulté. Il faut désormais leur montrer toutes les opportunités qu'il offre. »

Julie Panadero partage cette vision. « Les branches professionnelles, les réseaux et les entreprises ont tous un rôle à jouer pour rendre les métiers du tourisme plus désirables et plus lisibles pour les jeunes. »

Un levier incontournable pour préparer les départs à la retraite

Chez TUI France, la réflexion sur le vieillissement des effectifs est déjà engagée. « Nous avons anticipé les départs à la retraite à horizon trois ans afin d'organiser le transfert des compétences et de repenser notre organisation », explique Patricia Bourrel, directrice des ressources humaines chez TUI France.

L'objectif est d'assurer la continuité des savoir-faire tout en préparant la relève. Pour Patricia Bourrel, cette transmission passe aussi par le quotidien. « Les échanges entre collaborateurs expérimentés et jeunes recrues permettent de transmettre progressivement les savoir-faire de l'entreprise. »

Tous les acteurs interrogés convergent finalement vers la même conclusion. « Deux ans d'alternance, c'est presque une période d'essai grandeur nature », résume Kevin Giraudeau.

« Chez Asia, nous recrutons souvent nos alternants à l'issue de leur contrat. Après deux ou trois ans de collaboration, on connaît parfaitement la personne », confirme Julien Beaufreton.

Et Julie Panadero de conclure : « L'alternance reste indispensable. Mais il faut arrêter de la considérer comme une variable d'ajustement budgétaire. Lorsqu'une entreprise réduit ses contrats d'apprentissage, elle fragilise son propre vivier de recrutement pour les années suivantes. »


Lu 240 fois

Notez

Nouveau commentaire :

Tous les commentaires discourtois, injurieux ou diffamatoires seront aussitôt supprimés par le modérateur.
Signaler un abus








































TourMaG.com
  • Instagram
  • Twitter
  • Facebook
  • YouTube
  • LinkedIn
  • GooglePlay
  • appstore
  • Google News
  • Bing Actus
  • Actus sur WhatsApp
 
Site certifié ACPM, le tiers de confiance - la valeur des médias