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Tourisme : et si on limitait le nombre de vols chaque année ?

L'aérien se démocratise mollement


À la veille de l’été, la France va connaître sa deuxième canicule d’ampleur. Plus personne ne peut nier le réchauffement climatique et ses conséquences. Le voyage représente, dans son ensemble et si l’on inclut les liaisons internationales, près de 15% des émissions de carbone de la France. Dans cet ensemble, l’aérien est l’un des principaux contributeurs. Pour réduire nettement les émissions de l’industrie, le think tank Forum Vies Mobiles propose une mesure choc !


Rédigé par le Vendredi 19 Juin 2026 à 07:28

L'aérien se démocratise mollement, les émissions de gaz à effet de serre explosent - Depositphotos.com, pustosh
L'aérien se démocratise mollement, les émissions de gaz à effet de serre explosent - Depositphotos.com, pustosh
Dans quelques heures, il sera très difficile de se promener dans les rues des villes de 26 départements français.

Météo-France a placé ces territoires en vigilance orange canicule. Il s’agit déjà de la deuxième de l’année, alors que l’été n’a pas encore débuté. Les thermomètres pourraient s’affoler et dépasser les 40 degrés dans un pays largement inadapté à de telles vagues de chaleur.

Pendant ce temps, les émissions de gaz à effet de serre, principales contributrices au réchauffement climatique, ont augmenté comme jamais en 2024.

Nous le voyons dans bien des domaines : faire porter la responsabilité aux seuls consommateurs, comme le font souvent les industriels, ne suffit pas à réduire l’impact de l’homme sur la planète.

Le secteur du tourisme représente à lui seul 11% des émissions de la... France. Mais c’est sans compter les liaisons internationales, qui entrent dans le triangle des Bermudes du bilan des émissions de gaz à effet de serre.

Selon Aurélien Bigo, chercheur spécialiste de la transition énergétique des transports, ajouter l’impact de ces liaisons ferait alors grimper la contribution du tourisme à 15,4% des émissions de notre pays, contre... 3,8% du PIB (INSEE).

Surtout, le tourisme continue de croître, que ce soit en France ou ailleurs dans le monde.

Il n’est pas question de l’interdire, car notre activité est vitale pour de nombreux territoires. Elle est même devenue indispensable pour beaucoup de Français.

Mais selon le think tank Forum Vies Mobiles, "l’avion est l’affaire d’une minorité". Il conviendrait donc d’en limiter l’usage.

Qui prend l’avion en France ?

Contrairement à une idée reçue, selon l’étude réalisée pour le think tank par Yoann Demoli, de l’Université de Lille, et Pierre Lannoy, de l’Université libre de Bruxelles, l’aérien ne s’est pas vraiment démocratisé avec l’arrivée des compagnies low cost.

Les compagnies à bas coûts, comme Ryanair, ont surtout intensifié le nombre de voyages effectués par quelques-uns.

Pour parvenir à ce constat, les deux universitaires ont étudié les trajectoires de vie de plus de 1 600 personnes.

Ainsi, 74,7% des Français gagnant plus de 6 000 euros par mois ont déjà voyagé avec une compagnie low cost, contre 33,6% de ceux qui gagnent moins de 1 500 euros. Ces derniers sont aussi ceux qui partent le moins en vacances, que leur trajet comprenne ou non un vol.

N’oublions pas que près de 40% de nos compatriotes ne partent jamais en vacances, un taux qui plafonne depuis des décennies, alors qu’il est nettement plus faible chez nos voisins européens.

À cela s’ajoute le fait que seulement 20% des Français ont réalisé plus de 76% des vols et près de 90% des distances parcourues en avion, et sont donc à l’origine de la très grande majorité des émissions du secteur.

Il faut aussi préciser que les vols long-courriers sont les plus gros contributeurs. S’ils ne représentent que 12,5% des vols, ils pèsent 48,6% des émissions de l’aérien en France, d’après les chiffres de la DGAC repris par Forum Vies Mobiles.

Ce n’est pas tout, car seulement 10% des Français ont effectué plus de deux allers-retours en avion dans l’année, ce qui représente 39% de l’ensemble des voyages aériens.

Le reste de la population prend donc l’avion moins de deux fois par an.

Ainsi, limiter le nombre de vols n’impacterait qu’une infime partie de la population française, semble estimer le think tank.

France : le salaire annuel moyen des passagers approche les 55 000 euros

À cette étude, ajoutons les chiffres de l’Enquête nationale auprès des passagers aériens de 2024.

Elle a été réalisée pour le compte de la DGAC par l’Ifop, auprès de personnes se trouvant en salle d’embarquement. Au total, plus de 42 000 questionnaires ont été dépouillés.

Nous y apprenons que l’âge moyen des passagers est de 38,9 ans. La part des 15-35 ans est passée de 41,1% à 46% des passagers entre 2010 et 2024.

Dans le même temps, celle des CSP+ est passée de 50,7% à 44%. La baisse la plus notable concerne les cadres moyens et les professions intermédiaires.

A lire : Carburant durable : "C'est l'affaire de tous", agences et voyagistes compris !

Le salaire annuel moyen d’un passager s’élève à 54 636 euros.

Par ailleurs, 73% des personnes interrogées ont réalisé plus de deux trajets au cours des douze derniers mois. Parmi elles, 48% ont pris l’avion pour un motif lié aux "vacances et loisirs", et 28% pour rendre visite à des amis ou à leur famille.

"En analysant non plus des chiffres de trafic, mais des trajectoires de vie, on découvre une réalité contre-intuitive : prendre l’avion reste une pratique minoritaire, profondément façonnée par les inégalités sociales et par ce que l’on a vécu dès l’enfance.

Voler jeune multiplie par quatre la probabilité de voler à l’âge adulte
", commente ainsi Yoann Demoli, sociologue et l’un des auteurs de l’étude.

Dans ces conditions, et alors que le tourisme doit réduire ses émissions de 35 à 50% d’ici à 2030 pour respecter la stratégie nationale bas-carbone, Forum Vies Mobiles émet une hypothèse qui fera grincer des dents dans le secteur.

Le think tank propose ainsi de limiter les vols à deux voyages annuels par personne.

Un crédit carbone qui permettrait de réduire le trafic de 24%, sans affecter la vie d’une très grande majorité de Français. Une proposition qui rejoint donc celle de Jean-Marc Jancovici, tout en étant un peu moins radicale.

Pour rappel, l’ingénieur à l’origine du Shift Project plaidait plutôt pour limiter l’usage de l’avion à quatre vols au cours d’une vie pour l’ensemble des habitants de la planète. Une telle mesure ramènerait le trafic à 10% de son niveau actuel.

Pourquoi limiter à deux voyages annuels par personne ?

Certains se rassureront en affirmant que l’aérien ne représente qu’une goutte d’eau dans l’immensité du désastre écologique qui s’annonce.

Pourtant, si le tourisme représente près de 11% des émissions de gaz à effet de serre de notre pays, selon l’ADEME, l’aérien concentre à lui seul 30% de cette part.

Un calcul qui ne prend pas en compte les vols longs-courriers, alors qu'ils feraient augmenter la part de 4,4%, selon Aurélien Bigo.

Ce n’est donc pas neutre, loin de là.

"Dans toutes les enquêtes visant à déterminer à quelles conditions les personnes sont prêtes à faire des efforts pour réduire leur impact environnemental, la question de la justice sociale arrive en premier.

Alors, si nous partons du principe que les plus aisés ont davantage de moyens pour s’adapter, ils devront faire plus d’efforts.

L’aérien n’est pas le seul mode de transport ayant un impact. Le réduire ne résoudra pas tout. En revanche, il faut de l’exemplarité de la part des secteurs les plus émetteurs, sinon les efforts seront plus difficiles à faire accepter
", nous confiait, dans un précédent article, Aurélien Bigo.

D’autant que l’aérien connaît une croissance frénétique.

Les compagnies aériennes ont transporté 5 milliards de passagers en 2025, et l’IATA prévoit que la barre des 8,6 milliards soit franchie en 2043.

Décarbonation : la tâche ne sera pas aisée

Une explosion du nombre de touristes qui s’explique par la montée en puissance de la classe moyenne, pour laquelle le voyage est un marqueur de richesse et d’ouverture.

Ainsi, même si l’aérien tente de se décarboner, la tâche ne sera pas aisée. D’ailleurs, tous les indicateurs sont dans le rouge écarlate, alors même que les émissions du secteur devraient être orientées à la baisse.

A lire aussi : Décarbonation de l’aérien : "sans SAF, pas de croissance !"

Car, bien que l’industrie aéronautique ait réalisé des progrès, notamment en réduisant la consommation de kérosène de ses nouveaux modèles et en incorporant des carburants durables, cela ne suffit pas.

En 2024, les émissions de CO₂ du transport aérien commercial de passagers en France se sont établies à 22,1 millions de tonnes. Elles ont augmenté de 4% sur un an, mais moins rapidement que la demande (+6 %).

À l’échelle européenne, le constat n’est guère meilleur.

Les émissions ont augmenté de 2% par rapport à 2019. Une hausse qui s’explique notamment par la forte croissance des compagnies low cost, comme l’indique Transport & Environment.

Les quotas dans le voyage : qu'en pensent les pros ?

L’aérien doit donc faire des efforts, comme l’ensemble des industries lourdes. Sauf que la création d’un crédit carbone ou d’un quota de vols, pour parvenir à cette baisse drastique de la pollution du secteur, ne plaît pas à tout le monde.

"Les solutions radicales ne sont jamais des solutions, sauf à accepter de vivre en dictature.

Jancovici a été pris à son propre piège d’ingénieur, qui voit tout au prisme des mathématiques, notamment avec sa sortie sur les quatre vols par vie. C’est une formule sortie de son contexte, qui n’a pas de sens. Son message n’est pas de dire qu’il faut arrêter de voyager, mais qu’il faut en limiter la pratique.

Au-delà de la réalité physique de l’ingénieur, il y a la réalité sociologique. Les gens veulent voyager. Et ce n’est pas avec des leçons de morale qu’on va les en dissuader
", juge François Piot, dirigeant du groupe Prêt à Partir.

Cette idée de quota n’a pas non plus trouvé preneur du côté d’un autre écologiste, mais plutôt de gauche. Jean-François Rial affiche lui aussi son aversion pour le caractère totalitaire d’un quota à la Jancovici, qu’il juge également inégalitaire.

Néanmoins, le PDG de Voyageurs du Monde reconnaît l’urgence à laquelle fait face le secteur.

"Nous allons de toute évidence devoir réduire l’utilisation du pétrole dans les avions et développer les SAF.

Il existe une alternative pour ce moyen de transport : si nous acceptons que l’aérien ne soit pas décarboné, en raison de son utilité sociale, car sa transformation serait trop complexe à mettre en œuvre, en contrepartie, l’absorption devient obligatoire. Cette option semble toutefois peu réaliste, car les autres secteurs refuseraient de compenser à sa place.

La seule solution reste donc d’arrêter d’additionner les sources d’énergie. Sinon, nous ne tiendrons pas l’objectif des 2 degrés et nous entrerons dans l’inconnu
", nous avait-il indiqué dans une interview l’année passée.

Pour gagner du temps face au réchauffement, la seule solution valable qu’il avance dans son livre, "Le chaos climatique n’est pas une fatalité", consiste à planter des arbres.

Il serait alors nécessaire de planter 250 milliards d’arbres, soit sur une superficie équivalente à celle de l’Algérie, le dixième plus grand pays du monde, afin d’absorber les 2% d’émissions qu’il nous manque pour enfin amorcer une baisse au niveau mondial.

De toute façon, l’industrie touristique, que ce soit en raison du prix du pétrole, de sa raréfaction à venir ou de son inaction, sera confrontée à une pression publique de plus en plus forte. Il est encore temps d’agir, faisons-le !


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