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Edgar Morin : vers un temps libre de plus en plus complexe [ABO]

Le décryptage de Josette Sicsic (Futuroscopie)


Au moment où la France célèbre les 90 ans de l’avènement des congés payés, le sociologue Edgar Morin tire sa révérence au bout d’un siècle de présence sur cette terre qu’il a parcourue et observée avec l’acuité d’un pionnier de la sociologie, soucieux de remettre l’homme et la femme au cœur de systèmes « complexes ». Parmi ses recherches, celles sur le temps et notamment le temps libre et la culture ont ouvert des portes d’un thème qui dès les années d’après-guerre a passionné les Occidentaux. Le temps libre continue d’autant plus de les passionner que le temps d’hier n’est pas celui d’aujourd’hui et qu’il va sans doute encore d’évoluer.


Rédigé par le Jeudi 4 Juin 2026 à 07:37

By David.Monniaux - Own work, CC BY-SA 3.0 Wikipedia
By David.Monniaux - Own work, CC BY-SA 3.0 Wikipedia
Dans une vie occupée à des tâches répétitives, supposées de plus en plus urgentes, contraignantes et le plus souvent bureaucratiques, Edgar Morin est l’auteur de cette phrase célèbre « Quand il y a vacance des valeurs, il y valeur des vacances ».

Un constat qui n’a jamais mérité autant d’écho qu’en notre époque chaotique où la paix est menacée par la folie de quelques-uns, des robots et des machines privant l’humanité du répit nécessaire à sa survie.

Ingrédient de base de la société des loisirs dans laquelle nous sommes entrés à petits pas puis à pas de géants l’été 1936, le temps libre est bel et bien devenu celui auquel on accorde le plus d’importance.

Porteur de repos physique et mental, il permet de rompre avec la routine, les obligations et surtout avec notre géographie quotidienne. Il permet surtout de régénérer la force des travailleurs hors temps contraints.


La durée du temps s’amplifie

Devenu une pause indispensable, le temps libre a désormais tendance à s’amplifier au fil de l’évolution de nos sociétés. Après 1936 et les 15 jours de congés payés enfin accordés aux travailleurs, il y a eu la troisième semaine en 1956, et la quatrième semaine accordée en 1969, dans le package des acquis sociaux de mai 68.

Enfin, en 1982, la cinquième semaine a consacré une progression reflétant l’aspiration partagée par tous à une amélioration de la qualité de vie et une possibilité de fragmenter les temps de vacances annuels en plusieurs déplacements permettant à la machine touristique de marcher sur plusieurs périodes de l’année. Et à l’individu de diversifier sa consommation de loisirs. Et à condition d’en avoir les moyens, sa consommation de déplacements touristiques.

Selon Jean Viard dans son ouvrage : « Le triomphe d’une utopie », le travail n’occupe plus que 10 à 12% de nos vies contre 40% en 1936 !*

Des rythmes collectifs aux rythmes individuels

Autre grand changement des années Mitterand, les RTT qui ont déstructuré les temps de travail et déstructuré les rythmes collectifs.

S’émiettant au profit de temps individuels, parfois subis mais le plus souvent choisis, la Réduction du temps de travail a rendu le temps libre plus souple, plus flexible, générant non seulement une sensation de liberté mais la liberté de programmer des activités de loisirs à des périodes différentes de celles de la majorité.

Un privilège de plus en plus recherché.

Du télétravail aux vacances tous les jours

Que dire encore de cette autre source de fragmentation qui s’impose depuis que le télétravail est entré dans nos habitudes ? Contribuant à l’élasticité du temps contraint, le télé travail contribue à hybrider le temps libre.

On travaille et on se distrait en même temps depuis le bord d’une piscine à l’autre bout de la terre ! A tel point qu’une journaliste américaine avait qualifié notre époque d’époque de « holiday-everyday » c’est-à-dire de vacances tous les jours…

Et, enfin depuis que l’IA travaille à notre place, ne sommes-nous pas au bord d’une nouvelle mutation du temps de travail donc du temps libre ? Si l’on en croit les analystes, on ne travaillera plus comme avant mais surtout, l’emploi subira forcément une baisse !

Un vide symbolique qu’il faut remplir

Pour remplir ce vide qu’offre le temps libre, Edgar Morin a surtout eu à cœur d’étudier les activités de toutes sortes comme le cinéma ou la musique ( c’est à lui que l’on doit le terme de « yéyé » ) qui étaient en train de se massifier et de subir une révolution qui, aujourd’hui, fournit à nos vies des dimensions existentielles.

Selon lui, on attend de ce nouveau temps libéré : du bonheur, du plaisir, de la liberté, des retrouvailles, de la déconnection, du ressourcement, du développement personnel… etc. Bref, on attend du temps libéré de cette fameuse « valeur » à partir de laquelle on peut même espérer réinventer sa vie !

De telles aspirations auxquelles répond toute la panoplie des activités ludiques, festives, conviviales, enrichissantes sur le plan culturel sont désormais rejointes par le bataillon déjà pléthorique d’offres relaxantes sur le plan physique, classées dans la catégorie « bien-être ».

Sous-jacente à sa diversité, l’offre de loisirs se doit aussi, selon le sociologue, de proposer des moments d’intensité inédits, d’autant plus indispensables que notre société désenchantée se vide de son sens.

Une mise en garde contre les contradictions de l’industrie du loisir

Mais, face au mythe moderne du salut personnel que constituent les vacances, Edgar Morin est sur ses gardes. Attention ! Le loisir devient un des centres de la vie sociale et de la vie imaginaire, certes. Mais, la commercialisation à outrance du temps libre, organisée par des marchands de bonheur, n’est pas sans risque.

Le loisir transformé en produits se standardise. On vend des expériences de liberté tout en les encadrant. N’entretient-on pas un « business » plutôt qu’une belle idée permettant d’échapper au quotidien ?

Et c’est là que l’on retrouve le pionnier de l’écologie qui, dès les années soixante révélait son humanisme à travers une défense de l’environnement. Avec sa capacité à penser plus loin que les autres et en faisant le lien de toutes les disciplines existantes, Edgar Morin a très tôt mis en garde contre les méfaits irrémédiables de l’industrialisation et de la mondialisation.

Dans l’un de ses derniers ouvrages « Comment vivre en temps de crise » ( en collaboration avec Patrick Viveret ), il met en garde contre la démesure contemporaine et les dérèglements de toute sortes ( climat, biodiversité…) qui ne font que creuser les inégalités sociales.

Un mal universel que ce penseur « global » dénonce avec d’autant plus de vigueur qu’à 104 ans, peu de temps avant de nous quitter, il expliquait à quel point il était attaché aux « petits bonheurs » : la nature, le chant des oiseaux, le coucher du soleil, la vie, la bonne vie…

Chez Edgar Morin, les vacances et les loisirs sont donc à la fois : un repos, une illusion parfois commerciale, mais aussi une aspiration authentique à une existence plus humaine dont on doit se réclamer pour conserver l’une de nos passions les plus utiles : l’espérance.

Vieux pour rester jeune ou jeune pour rester vieux, le sociologue à l’esprit lumineux a encore des trésors à faire découvrir à ceux qui veulent mieux comprendre la complexité qui fait de nous des humains capables de s’engager !

Lire surtout : https://fondationedgarmorin.org

Lire aussi : entretien extrait du magazine Marianne avec Jean Viard, sur Edgar Morin connu comme le père de la « pensée complexe ».

Jean Viard : « Derrière la pensée complexe, il y a l’idée que l’Occident a progressé en séparant les savoirs. La scientificité des choses a été définie ainsi : les mathématiques aux mathématiciens, la physique aux physiciens, etc.

Or, selon lui, le moment est venu de réunir les savoirs. Au fond, c'est cela, pour le dire simplement, si vous voulez, le cœur de la pensée complexe : nous avons séparé les savoirs, mais maintenant, pour comprendre le monde, il faut les réunifier. Il faut remettre partout de l’humanisme et des valeurs.
»


Josette Sicsic - DR
Josette Sicsic - DR
Journaliste, consultante, conférencière, Josette Sicsic observe depuis plus de 25 ans, les mutations du monde afin d’en analyser les conséquences sur le secteur du tourisme.

Après avoir développé pendant plus de 20 ans le journal Touriscopie, elle est toujours sur le pont de l’actualité où elle décode le présent pour prévoir le futur. Sur le site www.tourmag.com, rubrique Futuroscopie, elle publie plusieurs fois par semaine les articles prospectifs et analytiques.

Contact : 06 14 47 99 04
Mail : touriscopie@gmail.com

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