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IA : de grands dangers et une formidable opportunité de croissance ?

Rencontres économiques d’Aix-en-Provence


L’intelligence artificielle est sur toutes les lèvres dans le secteur du tourisme, avec des prises de parole souvent monopolisées par quelques experts du sujet. Lors des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence, nous avons pu assister à différents débats et tables rondes qui, même sans traiter frontalement la question, l’ont toujours abordée. Qu’en retenir ? Quelle transformation pour notre société ? Voici les interventions les plus marquantes et, pour certaines, les plus pertinentes.


Rédigé par le Vendredi 17 Juillet 2026 à 07:30

"Le dialogue social doit très vite s’engager sur la question de l’IA" selon Sébastien Lecornu - Depositphotos @AlexanderPokusay
"Le dialogue social doit très vite s’engager sur la question de l’IA" selon Sébastien Lecornu - Depositphotos @AlexanderPokusay
Il ne se passe plus un seul congrès ou événement de l’industrie touristique sans une intervention consacrée à l’intelligence artificielle.

Après l’acculturation et le coup de pression pour ne pas passer à côté de cette innovation de rupture, les prises de parole tournent parfois un peu en rond sur le sujet.

Les interventions cherchent à démocratiser son usage, à alerter sur le décrochage ou le "grand remplacement", mais rares sont celles qui interrogent les changements que cela pourrait provoquer dans nos sociétés et dans notre relation à l’autre, au monde, au travail et au temps libre.

"Je suis un enfant du possible, il n’y a de progrès que s’il est partagé. Le malheur des uns est très mauvais pour la santé des autres.

Comment ne pas comprendre, quand la nature va mal, que nous allons mal ? Nous sommes sur le même bateau. Le progrès ne marche que si nous luttons contre le désenchantement du monde.

Je travaille beaucoup avec l’IA, mais combien coûte, en naturel, l’artificiel de l’IA ? Parce que la question de l’eau est clé.

L’eau, c’est à la fois le moteur de nos vies, mais c’est aussi le miroir de nos sociétés
", questionnait Erik Orsenna, lors d’une de ses interventions dans le cadre des Rencontres économiques d’Aix-en-Provence.

"Une rupture historique, comme la Renaissance et la chute de l’Empire romain"

Et cette réflexion est loin d’être anodine.

Pendant que la France s’enorgueillit de contrats mirobolants pour la construction de data centers sur son territoire, une récente étude américaine révèle qu’une seule de ces installations peut consommer jusqu’à 19 millions de litres d’eau par jour, soit l’équivalent de la consommation d’une ville de plus de 120 000 habitants.

Ce n’est pas tout, car ce progrès technologique induit par l’IA implique aussi de potentiels changements brutaux et fondamentaux dans notre société.

"L’IA, c’est génial, mais ça nous perd.

J’aime beaucoup le discours de la ministre de Taïwan, qui travaille sur l’IA et qui dit, attention, il faut des ingénieurs, mais il faut surtout le sens de la responsabilité civique, le sens de la curiosité et de la collaboration. Tout le monde ne va pas devenir ingénieur de l’IA, mais tout le monde s’en sert.

Donc, il y a des valeurs à développer, parce que sinon, oui, on peut supprimer les emplois, mais pour faire quoi ? Le problème, c’est que l’on est face à une rupture historique.

Elle est aussi forte que la Renaissance et que la chute de l’Empire romain,
" expliquait de son côté Jean Viard, le sociologue pour lequel, il n'est plus question de parler de progrès dans notre monde actuel.

Ce moment historique est provoqué par l’IA, mais pas seulement.

À cette révolution s’ajoutent deux ruptures anthropologiques. La première concerne le rapport entre l’homme et la nature. Aujourd’hui, ce n’est plus l’homme qui fait l’histoire, c’est la nature. La deuxième concerne le rapport masculin-féminin et l’explosion du patriarcat.

Il convient donc à nos contemporains d’inventer un nouvel avenir, une nouvelle société, en intégrant ces trois changements majeurs.

Et face à ce développement de l’IA, il faut réécrire un récit commun, mais aussi remettre de la responsabilité à tous les niveaux, que ce soit chez les usagers, les responsables politiques ou les entreprises.

À ce constat s’ajoute celui de la crise de l’information.

"Le dialogue social doit très vite s’engager sur la question de l’IA"

"La vraie question que l’on doit se poser est la suivante. Qui conçoit les algorithmes et avec quelles intentions ?

Car ceux-là ne sont ni conçus ni régulés en Europe.

L’information va survivre à une condition. Il faut la considérer comme une infrastructure critique, au même titre que l’eau, l’électricité ou les télécommunications. Les informations d’une source existant sur le cloud doivent être protégées comme une infrastructure critique, afin que personne ne puisse tomber dessus,
" a expliqué Rajesh Krishnamurthy, directeur général de Sopra Steria.

Sauf que, pour l’heure, cela ne semble être le parti pris ni de l’actuel gouvernement ni de l’Union européenne.

Il reste alors les initiatives individuelles, comme celle du Monde, qui est l’unique média français à avoir signé des contrats avec des géants de l’IA.

Son patron, Louis Dreyfus, souhaite que le régulateur s’empare du sujet afin d’éviter que seuls quelques journaux servent de sources aux modèles d’IA générative.

Car, pour lui, les algorithmes doivent permettre de toucher les 35 ans et moins, donc de renouveler un lectorat très vieillissant. Ce n’est pas la seule opportunité que représente cette révolution technologique.

"Nous voyons une accélération de la recherche, la formation de nouveaux métiers et le besoin de générer des données de façon différente.

Ce monde de terreur, dans lequel l’IA remplacerait tout le monde, n’est pas encore là. Nous sommes dans un moment de transition, dans lequel nous avons besoin de données de très grande qualité pour utiliser l’IA de façon intelligente et rationnelle.

Nous devons utiliser le principe fondamental de la responsabilité dans tout ce que nous faisons, donc se demander pourquoi on fait de la recherche, pour qui et comment, tout en intégrant l'IA
", estime Yasmine Belkaid, directrice générale de l’Institut Pasteur.

À cela, il va être primordial d’ajouter le développement de l’esprit critique, dans un monde qui en manque de plus en plus.

Cela permettra d’interroger les réponses des agents et de ne pas les accepter comme certaines, surtout pour les prochaines générations, qui naîtront directement avec cette révolution.

D’ailleurs, pour l’actuel Premier ministre, le temps est venu de rédiger un nouveau pacte entre les salariés et le patronat, en intégrant l’IA, afin de préparer le monde du travail à cette rupture.

"Je ne vois pas très bien comment on peut parler d’intelligence artificielle et de son impact sur le droit du travail si l’on n’a pas une réflexion à cinq, dix ou quinze ans.

Les autres pays autour de nous sont en train de le faire.

Il est évident que le dialogue social doit très vite s’engager sur la question de l’intelligence artificielle et de son impact sur le droit du travail. Et cela ne pourra pas attendre l’élection présidentielle.

Il faut déjà qu’un certain nombre de propositions soient sur la table pour que l’on puisse s’en emparer et organiser aussi le débat politique à cet égard,
" a fixé comme cap Sébastien Lecornu.

"L’IA est une arme à tuer les jobs bureaucratiques"

Et s’il y a bien sûr eu des voix pour questionner cette révolution, rares sont celles qui ont appelé à la stopper ou à prendre du recul.

Car pour le milieu des affaires et de la politique, l’IA ouvre une nouvelle ère, un relais de croissance économique dont ce monde désenchanté a besoin.

La situation est telle que les jeunes diplômés américains protestent contre cette technologie. Ne trouvant plus d’emploi à la sortie de leur cursus, ils se tourneraient même vers des métiers plus manuels, moins susceptibles d’être remplacés par les algorithmes.

A lire : Les métiers du tourisme face à l’IA : mutation technologique ou nouvelle hospitalité ?

Cette question se pose bien sûr dans le secteur du tourisme.

"Tout le monde est en train de s’apercevoir que l’on entre dans une ère de l’abondance de l’intelligence, alors que, par le passé, c’était une matière première rare.

Nous sommes dans une sorte de Spotify de l’intelligence, nous pouvons consommer de l’intelligence.

On assiste à la fin de l’exécution, par des humains, de tâches supervisées. Les cols blancs vont devoir se positionner immédiatement comme superviseurs pour piloter des agents (IA). Cela pose la question de l’apprentissage, car il fallait trois ou cinq ans pour devenir superviseur. Cette étape là disparaît.

Dans les sociétés occidentales, nous avons créé énormément de jobs bureaucratiques. Sauf que l’IA est une arme à tuer les jobs bureaucratiques. Et les systèmes éducatifs européens et américains ont été façonnés pour former des jeunes à ces emplois, alors que ceux-ci vont disparaître
", imagine Matthieu Courtecuisse, fondateur du cabinet Sia, basé à New York.

Une vision très sombre, qui rejoint les théories de "job apocalypse" qu’impliquerait le déploiement des algorithmes partout dans nos vies.

Pour l’ancienne ministre du Travail du gouvernement Valls, Myriam El Khomri, il n’existe pour l’heure pas d’impact visible sur le marché de l’emploi.

"On n’en sait rien, et c’est un peu la conclusion de nombreuses études.

Par contre, une chose est sûre, c’est que cela interroge la maturité technologique, managériale et organisationnelle, parce que c’est avant tout un sujet de productivité.

Dans l’industrie automobile, quand un nouveau projet mettait trois ans à voir le jour, il faut maintenant neuf mois. Cette rapidité et cette évolution démontrent toute notre difficulté à organiser les transitions.

Sur la question de la formation, celle-ci ne doit plus être vue comme un stock de connaissances acquis en début de carrière. L’IA doit nous interroger sur notre capacité à nous réorienter
", estime, moins radicale, la directrice du conseil et de la stratégie RSE de Diot-Siaci.

IA : "un grand danger et une formidable opportunité de croissance"

Les incertitudes sont nombreuses lorsque l’on ouvre l’imaginaire qui entoure l’IA.

Nul ne sait vraiment de quoi sera fait notre avenir, ni même si les métiers d’aujourd’hui seront les mêmes demain. Une chose est sûre, l’IA doit permettre de décupler la productivité humaine et donc d’accroître la croissance économique.

"L’Europe peut être le continent qui applique le mieux l’IA à son économie réelle.

Je rentre des États-Unis, où j’ai fait une sorte d’AI trek. J’ai été frappé par la vitesse à laquelle les modèles d’IA sont déployés là-bas. Les entreprises ont pris ce sujet à bras-le-corps.

Et ce qui me rend optimiste au sujet des emplois, c’est la capacité que nous avons, avec l’IA générative, à augmenter l’intelligence humaine.

L’enjeu des entreprises, c’est notre responsabilité, est que nos salariés, grâce à l’IA, deviennent plus productifs, plus créatifs et plus compétitifs. Notre énorme défi n’est pas de se dire que les emplois vont être détruits, mais de travailler sur la transformation des métiers et l’employabilité de nos salariés
", affirme de son côté Éric Maumy, président d’April.

A lire : Arnaud Vaissié (International SOS), porte-parole des patrons "considérablement inquiets"

Tout l’enjeu actuel dans nos sociétés en perte de vitalité économique, de repères et de valeur est de réechanter le futur grâce aux algorithmes. Ils ouvriraient alors une nouvelle ère de prospérité.

C’est aussi la conviction du dernier prix Nobel d’économie.

"La révolution de l’IA générative rebat les cartes sur le marché du travail et pose la question de la concentration du pouvoir économique et des richesses, à laquelle on ne peut pas ne pas répondre.

Cela peut être un grand danger, mais c’est aussi une formidable opportunité de croissance.

L’intelligence artificielle va nous permettre de produire beaucoup plus facilement des biens et des services. Il sera aussi possible d’innover beaucoup plus facilement.

Cette force est comme un cheval fou. Elle vous amène dans le mur ou elle vous mène là où vous voulez aller, si vous mettez en place les bonnes institutions et les bonnes politiques.

Nous devons passer d’une croissance par le rattrapage, qui était celle des Trente Glorieuses, à une croissance par l’innovation de rupture et la high-tech
", a expliqué Philippe Aghion.

Reste à l’Europe de changer d’état d’esprit, de mobiliser des capitaux et de promouvoir ses valeurs sans se renier.


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