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FUTUROSCOPIE - Les écrivains voyageurs : 1930, le tourisme engagé de Georges Simenon

Les tendances touristiques contemporaines décryptées par les écrivains d'hier



Depuis que le touriste existe, il affiche des pratiques et des comportements comparables à ceux d'aujourd'hui. C'est en cela qu'il est un personnage intemporel. Gargantua de la littérature, Georges Simenon n’est pas simplement le père du commissaire Maigret que tant de visages connus incarnèrent au cinéma. Il est aussi un auteur de « romans durs », comme il aimait appeler ses romans, où un lieu et un milieu social s’imbriquent étroitement. Un peu Balzac mais aussi un peu Kessel ou Jack London, il est enfin un journaliste dont on peut lire les articles dans le recueil intitulé « A la recherche de l’homme neuf » ou « à la découverte de la France » qui relatent en détails les dizaines de voyages et de séjours qu’il a effectués sous toutes les latitudes, dès 1930. Car, plus que tout, Simenon avait le voyage dans le sang.
Cette série sur les tendances touristiques contemporaines décryptées par les écrivains d'hier est proposée par FUTUROSCOPIE. Elle est exceptionnellement offerte à nos lecteurs, pour en savoir davantage sur les abonnements cliquez ici.


Rédigé par Josette Sicsic (Futuroscopie) le Jeudi 12 Août 2021

Georges Simenon - Photo Victor Diniz © ™ Simenon.tm, all rights reserved
Georges Simenon - Photo Victor Diniz © ™ Simenon.tm, all rights reserved
Certes, nous sommes au vingtième siècle et la terre est de plus en plus et de mieux en mieux connue, d’autant que la colonisation a poursuivi son oeuvre et envoyé de l’autre côté des mers des cohortes d’Occidentaux, en mal de dépaysement, dont certains ont joué aux explorateurs, aux photographes et aux anthropologues.

Quant aux touristes, ils se sont multipliés et obéissent aux diktats des guides Johanne, Michelin ou Baedeker, écumant le monde en paquebot ou en train, en palaces et en hôtels de préfecture, en privé ou en groupes griffés par la désormais célèbre agence Thomas Cook !

Et, bien que la pratique soit encore le fait d’un cercle restreint, il est évident que ce cercle a commencé à modeler le monde en fonction de ses besoins et largement contribué par la même occasion à le dénaturer, en partie en terrain de jeu. Ses jeux ! Evoluant dans ce contexte, soixante dix ans après les récits de Gautier ou de Stendhal et de Hugo, les considérations de Georges Simenon, consignées dans un superbe ouvrage publié par les éditions Louis Vuitton, manquent d’autant moins d’intérêt que le reporter Georges Simenon est l’un des premiers à poser un regard politique sur les rouages de la pratique touristique.

Voyant le monde avec un oeil incisif dont il doit extraire à tout prix une réflexion, payé pour ça, il ne peut se contenter de s’extasier sur les splendeurs de la planète sans tenter de comprendre les dégâts provoqués par l’intrusion de populations exogènes sur des territoires étrangers. Et c’est tout son mérite.

La traque de l’uniformisation

Mais que dénonce-t-il ? Premièrement, cherchant à tout prix à démontrer les effets pervers du tourisme, outre des femmes riches qui se suicident dans des palaces et des hommes blancs qui exploitent honteusement les noirs, des Russes en liesse au passage de Staline et des Américains imbus d’eux-mêmes, l’écrivain décrit en premier plan un monde qui lui semble déjà aussi frelaté et uniformisé que celui d’aujourd’hui.

Et que celui d’hier puisque Gautier -voir page 15- en dénonçait les mêmes travers. Ainsi, en 1933, au Panama, Simenon, expert en lieux interlopes et autres maisons closes, constate amèrement : « Rien ne ressemble à un bouge comme un autre bouge…. Vous pouvez faire le tour du monde à bord d’un bateau et trouver à chaque escale, que ce soit à Marseille, Rotterdam, Londres, Rio, Naples… des boîtes identiques avec les mêmes filles résignées ! »

Autre considération, dans : Panama, le dernier carrefour du monde, il écrit : « de la Méditerranée aux mers de Chine, la partie n’est-elle pas engagée qui met un point final à l’ère de l’exotisme ? ».

La traque du faux sensationnel

Un peu plus tard, lors d’un voyage en Afrique, il émet un autre constat très proche des précédents, concernant la dénaturation des rites et des coutumes de certaines populations : « les amateurs de pittoresque et de mystères n’ont qu’à se presser. S’ils sont riches, on leur fera tuer de grands fauves et dans certains cas, on organisera pour eux des danses sacrées… Qui ne sont pas sacrées du tout d’ailleurs ! »

Mais, sa stigmatisation de la folklorisation en oeuvre, y compris dans des contrées très éloignées, atteint toute sa virulence dans son article sur l’exploitation touristique des Pygmées qui, contre des babioles, offrent généreusement leurs danses et leurs chants en pâture aux touristes de passage.

Et que dire de ses mésaventures dans les faux harems d’Istanbul entièrement voués à la tromperie des malheureux étrangers, en quête de clichés et d’expérience vécue ! Non ! Dès 1930, Simenon n’est pas tendre avec le tourisme et les touristes ! Contrairement à ses prédécesseurs qui se contentaient de noter le déclin du pittoresque, lui met bel et bien en pièces l’exploitation commerciale éhontée de la naïveté touristique par de petits malins sans scrupules qui ont rapidement compris le profit qu’ils pouvaient retirer d’une pratique en plein essor.

Autre citation amère : « Pour les touristes, on s’arrange ! Dans certains lieux, on organise pour eux de véritables orgies parisiennes ! » Et le constat est pire pour les sites géographiques : Siménon remarque interloqué que le Cap Nord n’est pas le vrai Cap Nord. C’est le faux que l’on montre au touriste ! Un comble !

Pauvre touriste ! Voilà plus de 80 ans, lucide, il cherchait pourtant déjà à ne pas tomber dans les pièges tendus par une industrie en train de se construire, en se singularisant et en personnalisant ses pratiques, en faisant cavalier seul et déjouant l’omniprésence des agents touristiques.

Oui, dés les années 30, il était déjà de bon ton pour lui de s’émanciper et de faire bande à part pour échapper à la massification et la banalisation des pratiques et à leurs effets pervers. Il voulait faire preuve d’originalité sortir du troupeau, et lutter à sa façon contre une industrie dévorante. N’était-il pas déjà un touriste responsable ? En partie, sauf que déjà la tâche était complexe.

Voilà pourquoi, dans un très bel article écrit en 1932, Simenon prévient : « Vous vous croyez original, vous vous dites que vous ne voyagez pas comme tout le monde… Mais, vous n’aurez pas le choix de vous démarquer : « Ce soir à bord, vous vous apercevrez que tous les passagers ont acheté les mêmes objets que vous » ! « Suivez le guide ! » insiste-t-il donc avec cynisme !


Sources : Les obsessions du voyageur. Georges Simenon. Editions Louis Vuitton. Collection Voyager avec. Quelques titres à mon avis indispensables : • Le coup de lune : en Afrique • 45° à l’ombre : en Afrique • 3 chambres à Manhattan : USA • Quartier nègre • Touriste de bananes • Le fond de la bouteille

Retrouvez les autres articles de notre série "La contribution des écrivains voyageurs"

D’hier à demain

Alors que le touriste responsable semble être né de la dernière pluie et constituer une avant garde affichant des préoccupations d’ordre politique, social, culturel et économique, Simenon fait bel et bien figure de précurseur.

Bien que résigné, cet extra lucide dont on ne peut cependant pas dire qu’il était un homme de gauche, a su lire entre les lignes et, longtemps avant les autres, il a su dénoncer les rapports nord-sud, l’exploitation des populations, la dégradation des traditions et du paysage local et surtout la mise en place implacable d’une mécanique touristique qui a su très tôt falsifier le monde et le corrompre, au profit d’un petit nombre de prédateurs. Certes, Simenon est un reporter plus qu’un touriste.

Voilà pourquoi, il n’a pas été dupe des effets pervers d’une activité qui, avant même de se massifier, laissait entrevoir ses pires défauts ! Ne termine t-il pas son reportage : L’heure du nègre, par un tonitruant : « l’Afrique vous parle. Oui, elle vous dit merde ! Et c’est bien fait ». Tout un programme ! On est en 1932 !

Josette Sicsic
Josette Sicsic
Journaliste, consultante, conférencière, Josette Sicsic observe depuis plus de 25 ans, les mutations du monde afin d’en analyser les conséquences sur le secteur du tourisme.

Après avoir développé pendant plus de 20 ans le journal Touriscopie, elle est toujours sur le pont de l’actualité où elle décode le présent pour prévoir le futur. Sur le site www.tourmag.com, rubrique Futuroscopie, elle publie plusieurs fois par semaine les articles prospectifs et analytiques.

Contact : 06 14 47 99 04
Mail : touriscopie@gmail.com

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