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Jean Mochon : "l'innovation c'est penser simple"

L'interview de Jean Mochon



Depuis quelques années, le terme d’innovation a envahi le paysage touristique. Comme dans tous les secteurs « innover » serait devenu le seul et unique moyen de conquérir une clientèle et de la fidéliser. Mais, à y regarder de plus près, les « dites » innovations n’ont pas couru ni les territoires, ni les brochures touristiques. Et la technologie n’a pas non plus suffi à entretenir la nouveauté. Pour faire le point sur un terme délicat à force d’avoir été transformé en « fourre tout », nous avons posé quelques questions à ce spécialiste du sujet qu’est Jean Mochon. Après avoir organisé pour le CRT Rhône-Alpes les premiers rendez-vous du « Tourisme et de l’innovation », ce consultant navigue aujourd’hui sous le pavillon de l’agence « Penser simple ». Penser simple, un nouveau diktat ?


Rédigé par Josette Sicsic (Futuroscopie) le Lundi 11 Janvier 2021

Ce « Penser Simple » est une autre manière d’aborder le sujet innovation sans s’engluer dans des querelles de concepts. » - Depositphotos.com Mazirama
Ce « Penser Simple » est une autre manière d’aborder le sujet innovation sans s’engluer dans des querelles de concepts. » - Depositphotos.com Mazirama
Futuroscopie - Vous avez beaucoup et longtemps "côtoyé" l'innovation, pouvez-vous déjà nous traduire ce terme qui a été très galvaudé ?

Jean Mochon :
« La course à la définition de l’innovation est un sport très prisé dans les sphères économiques et académiques. Lorsqu’on reste attentif au réel, on constate qu’une « innovation » c’est essentiellement une idée neuve qui trouve des clients, des utilisateurs, un marché.

Dès lors, le spectre de ce concept qu’est l’innovation va beaucoup plus loin que la course au gadget. Pour arriver à dire si quelque chose est réellement innovant, il faut aller regarder du côté des usages (autre mot galvaudé aujourd’hui).

Des idées neuves techniques même passées au stade de la réalisation, il y en a en permanence. Ce sont des inventions. Elles feront trace par les usages qu’elles créeront. Ce sont les usages liés à l’utilisation de l’électricité qui ont permis de parler d’innovation, pas l’électricité elle-même.

Le propos peut sembler un peu intellectuel, mais c’est exactement ce qui se passe avec la course à la « digitalisation ». Comme toujours on essaie d’employer un seul mot, un seul concept pour regarder une réalité infiniment complexe. Résultat on déforme cette réalité… Et pour arriver à donner l’illusion d’un raisonnement sérieux, solide, on fait de ce concept une « religion ».

C’est le slogan « innover ou mourir ». Sauf que la plupart des individus et des entreprises ne sont pas faits pour innover au sens de prendre le risque de changer ses équilibres (internes ou de marché). Innovation et usages sont des termes tellement usés et dévoyés que l’on a envie de sortir son revolver lorsqu’on les entend.

Sur ce sujet comme sur beaucoup d’autres, l’essentiel est de combiner penser et action, et de faire simple pour être utile. Ce « Penser Simple » est une autre manière d’aborder le sujet innovation sans s’engluer dans des querelles de concepts. »

Futuroscopie - Le secteur du tourisme n'a juré ces derniers temps que par l'innovation technologique, qu'en pensez-vous ?

Jean Mochon :
C’est toujours une question de balance, d’équilibre, de verre à moitié plein ou vide. Il est clair que les opérateurs du tourisme ont évolué « sous la pression » des usages numériques des clients. Cette évolution les a poussés vers plus de souplesse, d’agilité parfois. Nous avions, dès les forums « Innovation- tourisme » de 2007 et 2009 organisés en coproduction avec l’équipe d’ingénierie du CRT Rhône-Alpes, mis le doigt sur beaucoup d’enjeux aujourd’hui très actuels.

La mise en concurrence instantanée sur le Web et sur les réseaux a permis une mise en évidence d’atouts jusqu’alors difficiles à médiatiser et parallèlement, elle a mis le doigt sur les carences de nombre d’offres. Verre à moitié plein donc.

Vive donc la digitalisation du tourisme partout en France… Sauf que, pour l’instant, l’essentiel des profits liés à cette digitalisation de l’économie touristique a été capté par les plateformes et tous leurs intermédiaires qui sont aujourd’hui le gros des troupes de la planète start-up.

Airbnb,Tripadvisor, Booking.com sont les grands gagnants car ils ont modifié les modes de commercialisation, un peu les modes de travail, et les modes de consommation. Mais la question plus globale des modèles économiques n’a pas été posée différemment.

L’économie de cueillette, le recours dès que possible aux défiscalisations, l’intensification du recours aux saisonniers, et notamment dans nombre d’établissements de grandes enseignes, à des salariés de pays asiatiques ou du Moyen-Orient pour faire chuter les coûts de production sont toujours les recettes de base.

On est loin de faire changer les règles d’un système ou naître une nouvelle économie. Philippe Bourdeau dans un article récent écrivait fort justement que « la digitalisation « c’est l’immobilisme accéléré ». Donc une vulnérabilité accrue.

Cet immobilisme et cette incapacité à faire bouger les modèles ont été mis en évidence dans le secteur touristique comme ailleurs par la crise du Covid que nous traversons encore. On en a une preuve étonnante actuellement car la plupart des appels d’offres et consultations de territoires sur des sujets touristiques omettent avec soin de parler des conséquences de cette crise. Je remarque qu’en général, on pense comme avant, on écrit comme avant

Futurocopie - Enfin, pensez-vous que l'innovation sert à tout et à tous ?

Jean Mochon :
Je ne sais pas si cette question peut être posée ainsi. L’énergie électrique, l’eau, la culture, les systèmes de santé peuvent être considérés comme servant à tous mais pas à tout.

Ce sont les usages qui peuvent servir à tous, ou du moins à un grand nombre. En mettant l’innovation essentiellement technologique, en tête de gondole dans l’hypermarché des projets politico- économiques, on pousse au bout l’exploitation du mythe du Progrès.

L’innovation n’est pas une fin en soi. Dans un système complexe, la chose la plus innovante est généralement l’évolution de ce système. Je travaille depuis des années en parallèle sur des enjeux de développement de territoires et d’innovation touristique.

Une évolution des équilibres est en train de se faire et trouve une concrétisation le sujet de l’attractivité. Dans des logiques d’hier, l’attractivité d’un territoire venait d’abord de son dynamisme économique qui « tirait » avec elle l’attractivité résidentielle.

La question du tourisme et des loisirs restant un ingrédient complémentaire. Ce qu’on constate aujourd’hui c’est que le nombre d’individus attentifs à la qualité de vie, à des équilibres personnels et plus globalement à d’autre chose qu’à l’argent est en croissance accélérée.

On assiste à l’émergence d’un nouvel équilibre qui repose sur un triptyque : attractivité économique, attractivité résidentielle et attractivité touristique/loisirs. Et dans certains cas, c’est ce dernier point qui peut prendre l’avantage.

Entretien réalisé avec Jean Mochon ( Jean@mochon.fr ) par Josette Sicsic

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