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Crash Rio-Paris : "La responsabilité des équipages est totale et accablante !"

L'interview de Bertrand Vilmer, expert aéronautique au Cabinet Icare



Nouveau rebondissement dans le crash du Rio-Paris d'Air France. Ce mercredi 17 juillet 2019, le Parquet de Paris a requis un procès devant le tribunal correctionnel à l'encontre d'Air France pour négligence, alors que dans le même temps, Airbus ne serait pas inquiété. Les familles des victimes ne partagent pas cet avis. Nous avons interrogé Bertrand Vilmer, expert aéronautique au Cabinet Icare, et président des experts de justice aéronautique et spatiale français.


Rédigé par le Mercredi 17 Juillet 2019

Dans le cas du Rio-Paris, il est impossible de passer de 1 000 km/h à 80 km/h sans rien sentir, en seulement un dixième de seconde comme l’indiquaient les voyants. Au lieu de laisser leurs mains dans les poches et de se dire que le problème venait d'un indicateur, les pilotes ont sur-réagi - DR
Dans le cas du Rio-Paris, il est impossible de passer de 1 000 km/h à 80 km/h sans rien sentir, en seulement un dixième de seconde comme l’indiquaient les voyants. Au lieu de laisser leurs mains dans les poches et de se dire que le problème venait d'un indicateur, les pilotes ont sur-réagi - DR
TourMaG.com - Le Parquet demande un procès pour Air France, pour négligence et imprudence suite à l'enquête sur le crash du Rio-Paris. Que vous inspire cette décision ?

Bertrand Vilmer :
Je n'ai pas tous les détails sur le rapport d'expertise (LIRE), mais d'après ce que je sais et pour en avoir discuté avec des experts proches du dossier, je pense que la responsabilité des équipages est totale et accablante.

Il est impossible de reprocher à un constructeur d'avoir une sonde pitot (tube servant à mesure la vitesse des fluides, ndlr) en panne, car c'est quelque chose de classique. Et ce d'autant qu'elle est tombée en panne pendant seulement 1min30.

La responsabilité de l'équipage est donc totale.

Une formation "pour que les pilotes ne soient pas seulement des gestionnaires de boutons"

TourMaG.com - Quelles pourraient être les accusations pesant sur Air France ?

Bertrand Vilmer :
D'après ce que vous me dites, une partie de l'accusation repose sur une négligence d'information de la compagnie en ne délivrant pas à ses pilotes suffisamment d’informations sur les sondes pitot.

Selon moi, l'accusation ne peut pas reposer sur ce manquement, je trouve cela trop juste. Par contre, si on me pose la question sur une mauvaise formation des pilotes d'Air France, je vous réponds oui.

D'ailleurs, Air France a réagi tout de suite, bien avant la découverte des boites noires, en modifiant la formation de ses pilotes, pour que ces derniers ne soient pas seulement des gestionnaires de boutons, mais plutôt des aéronautes.

C'est le problème de tous les pilotes de ligne actuellement, mis à part ceux ayant bénéficié d'une formation militaire ou sur les avions de chasse. Tous les autres gèrent des procédures.

Sauf que dans le cas du Rio-Paris, la procédure n'était pas prévue...

TourMaG.com - La cause du crash n'est pas donc pas la sonde pitot, mais les pilotes ?

Bertrand Vilmer :
Une sonde pitot peut tomber en panne, il y a plusieurs indicateurs de vitesse à regarder, ce qu'ils n'ont pas fait.

C'est une incompétence. Ils étaient complètement perdus et en l'occurrence, ils n'ont rien fait.

Les pilotes "deviennent des surveillants de bases de données"

TourMaG.com - Il n'y avait pas de formation spécifique sur ce problème ?

Bertrand Vilmer :
Il n'y avait pas de formation spécifique sur la reprise en main des appareils, dans des conditions qui ne sont pas prévues dans leur gestion de mission.

Un avion de ligne est fait pour décoller, après il vole entre 0,82 et 0,83 Mach (le rapport de la vitesse locale d'un fluide à la vitesse du son dans ce même fluide, ndlr). Tout est automatique.

De temps en temps, les pilotes reprennent le manche pour se faire plaisir, mais s'il ne fait pas beau, ils ont l'interdiction de reprendre manuellement les commandes.

Ils deviennent des surveillants de bases de données, à tel point que nous les remplaçons par des assistants au sol.

TourMaG.com - Comment expliquez-vous cette bataille d'experts sur le dossier du Rio-Paris ?

Bertrand Vilmer :
Tout d'abord, nous sommes en démocratie, chacun peut avoir son propre avis. Je ne dis pas que mon appréciation est la meilleure.

J'ai beaucoup réfléchi sur cet accident. Je n'étais pas nommé comme expert de justice, mais j'ai beaucoup échangé avec ceux qui l'ont été.

La conclusion de l'expertise était plus subtile que ma démonstration actuelle, mais l'équipage est la cause racine.

"Il est impossible d'attaquer Airbus"

TourMaG.com - Pouvez-vous développer ?

Bertrand Vilmer :
Lors d'un incident, il y a une cause racine et une cause principale. Sur le Rio-Paris, la perte des indications données par les sondes pitot est la cause principale, car sans elle, le commandant de bord aurait poursuivi son sommeil. La cause racine est due au fait que les pilotes n'ont pas su gérer la panne.

Imaginez que sur votre voiture, vous ayez une panne de clignotant et que cela accapare outre mesure votre attention, puis que vous alliez terminer votre trajectoire contre un mur. Dans ce cas, le clignotant est la cause principale, mais votre manque d'attention est la cause racine de l'accident...

TourMaG.com - Pourquoi les familles des victimes n'admettent pas qu'Airbus ne soit pas poursuivi ?

Bertrand Vilmer :
Un avion peut tomber en panne, le pilote est là pour gérer ces situations, si tout va bien, nous n'en avons pas besoin.

Il est impossible d'attaquer Airbus parce qu'un de ses avions est tombé en panne. Si les deux moteurs étaient tombés en rade en même temps, parce que les deux circuits n'étaient pas discriminés, la responsabilité d'Airbus serait engagée.

Qu'un avion tombe en panne, c'est une chose prévue, tous les circuits sont redondés, triplés et quadruplés. Il y a plusieurs sondes pitot, différents indicateurs de vitesse.

J'ai discuté avec des magistrats et pour leur expliquer, je prends souvent cet exemple : vous roulez sur l'autoroute, il fait beau, l'indicateur de vitesse s'éteint, allez-vous donner un coup de volant ? Bien sûr que non, vous n'allez rien faire mais plutôt attendre une station-service... sauf que là, les pilotes ont donné un coup de volant.

Dans le cas du Rio-Paris, il est impossible de passer de 1 000 km/h à 80 km/h sans rien sentir, en seulement un dixième de seconde comme l’indiquaient les voyants.

Au lieu de laisser leurs mains dans les poches et de se dire que le problème venait d'un indicateur, ils ont sur-réagi.

"En fait, il y a eu une panne d'équipage"

TourMaG.com - Ils étaient dépassés par la situation ?

Bertrand Vilmer :
Totalement. Après il y a un facteur aggravant : les relations entre pilotes dans les compagnies ne sont pas optimales. Ils volent rarement ensemble et ont une chance sur 2000 de se retrouver ensemble.

Dans les compagnies, si vous avez un commandant de bord qui dit au co-pilote : "tais-toi je prends les commandes", sa réputation est foutue sur-le-champ.

Ainsi, la reprise des commandes par le commandant de bord n'a pas été faite. Ce qui est incroyable dans l'affaire, c'est que c'est le plus jeune et le moins expérimenté qui a gardé le manche du début à la fin.

TourMaG.com - Peut-on faire un parallèle avec le crash d'Ethiopian et le faible nombre d'heures des pilotes ?

Bertrand Vilmer :
Absolument pas, sur le 737 Max je suis missionné et je peux vous dire que Boeing a tout faux. Il y a un problème de procédure, de certification, ce n'est pas pour rien d'ailleurs qu'une procédure au pénal a été ouverte par le FBI.

TourMaG.com - Le procès du Rio-Paris s'éternise...

Bertrand Vilmer :
Nous sommes dans le temps long, celui de la justice. Il faut que les passions s'apaisent, pour le MH370 c'est pareil. Le rapport d'expertise a été annulé, puis il y en a eu un deuxième, ce sont des études très longues.

En face, vous avez des avocats qui guettent la moindre faute de procédure, pour frapper le rapport de nullité dans la forme, si celui-ci ne leur est pas favorable. C'est leur métier, il n'y a rien à dire. Le fond ne les intéresse pas.

Pour en revenir au Rio-Paris, les boîtes noires ont été retrouvées deux ans plus tard. Suite à cela, les experts se sont demandés : "et s'il y avait eu une panne des moteurs ? Non. Une panne électrique ? Non. Une panne des commandes de vols ? Non".

En fait, il y a eu une panne d'équipage ! Je suis sec dans mes propos et je ne dis pas que j'aurais fait mieux dans la même situation. Il faut être humble.

Dans ce type d'accident, chacun défend ses intérêts. Airbus n'est pas complètement nickel, mais un appareil peut tomber en panne, dans ce cas, les équipages ont des procédures pour s'en sortir.

Ils n'ont absolument pas compris la panne, alors qu'ils avaient d'autres indicateurs pour le faire...

Le rapport du BEA sur le crash :

Selon le rapport du BEA, "vers 2h00, le commandant de bord quitte le poste de pilotage.

Vers 2h08, l’équipage effectue une déviation de 12 degrés vers la gauche (...) A 2h10 min 05, vraisemblablement à la suite de l’obstruction des sondes Pitot par des cristaux de glace, les indications de vitesse deviennent erronées et des automatismes se désengagent.

La trajectoire de l’avion n’est pas maîtrisée par les deux copilotes.

Ils sont rejoints 1 minute 30 plus tard par le commandant de bord, alors que l’avion est dans une situation de décrochage qui se prolonge jusqu’à la collision avec la mer, à 2h14 min 28.
"

Romain Pommier Publié par Romain Pommier Journaliste - TourMaG.com
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Commentaires
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1.Posté par idress le 18/07/2019 09:37 | Alerter
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bonjour


il est plus simple pour tout le monde que l’équipage soit accablé : Airbus, le juge , le procureur, et les parties civiles. Ils ne peuvent pas se défendre, c'est tellement plus simple

merci


Idress

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