TourMaG.com, 1e TourMaG.com, 1e

logo TourMaG  




RSE : et si la confiance était plus forte que les règles ? [ABO]

La chronique de Cathy Bou, fondatrice d'Agapè


Cathy Bou accompagne des organisations vers la certification RSE depuis plus de dix ans. Elle aime les normes, les audits, les indicateurs. Et pourtant, une question la travaille toujours : à force de tout encadrer, ne sommes-nous pas en train d’oublier l’essentiel, la confiance ? Voici le chemin qui l’a menée vers cette réflexion.


Rédigé par le Mercredi 28 Octobre 2026 à 08:02

A force d’organiser notre société autour de la défiance, ne risquons-nous pas de déresponsabiliser ceux-là mêmes que nous voulons responsabiliser ? - Photos : Nicolas Demare et DepositPhotos.com, kantver
A force d’organiser notre société autour de la défiance, ne risquons-nous pas de déresponsabiliser ceux-là mêmes que nous voulons responsabiliser ? - Photos : Nicolas Demare et DepositPhotos.com, kantver
En octobre 2014, je suis à Pointe-Noire, au Congo. Assise dans un confortable fauteuil, sous l’air brassé par un ventilateur, je consulte mes mails.

Depuis mon départ de Thomas Cook, un an plus tôt, ma vie professionnelle ressemble davantage à un chemin qu’à un plan de carrière.

J’ai repris mes études au CNAM, en master Qualité, Développement durable et Responsabilité sociétale. Je côtoie le chômage. Et, grâce à mon ami Auguste Loko, qui étudie dans la même promo que moi, je fais plusieurs allers-retours au Congo-Brazzaville pour accompagner un député sur la question des déchets.

Ce jour-là, un mail arrive de mon professeur de qualité. Il me parle d’un stage de fin d’études pour participer à la préparation de la COP21. La description est courte. Je cherche quelques informations sur Internet et une pensée s’impose immédiatement : il faut que j’en sois.

Je rentre en France. Je prépare mon entretien en parlant d’économie circulaire, d’exemplarité de l’État, de responsabilité. Le 5 janvier 2015, je commence mon stage au ministère de l’Écologie, aux côtés de Yasmine Bekri, qui prépare le même master que moi. Ma mission consiste notamment à déployer le plan d’action qu’elle a défini autour de l’ISO 20121.

J’avais étudié cette norme au CNAM. J’allais découvrir ce qu’elle pouvait produire dans la vraie vie.


Quand une norme met des gens en mouvement

L’ISO 20121 est alors encore relativement jeune. Publiée en 2012, elle propose aux acteurs de l’événementiel un système de management permettant de prendre en compte les impacts économiques, sociaux et environnementaux de leurs activités.

Elle sera révisée en 2024, avec notamment une attention renforcée portée à l’inclusivité et à l’héritage des événements.

À la COP21, ce qui me frappe pourtant n’est pas le référentiel. Ce sont les gens.

Je pilote notamment le groupe déchets et économie circulaire. Autour de la table se retrouvent des acteurs qui, habituellement, peuvent être concurrents. Et chaque matin ou presque, j’ai envie d’en faire entrer de nouveaux dans la danse. Parmi eux, de petites structures capables d’apporter des solutions différentes de celles des acteurs traditionnels, notamment sur les biodéchets comme Moulinot Compost.

Je découvre alors quelque chose qui ne m’a plus quittée : une norme peut être un puissant outil de transformation lorsqu’elle permet de mettre des personnes en mouvement autour d’un objectif commun.

La COP21 me transforme aussi. Après mon départ de Thomas Cook et une période de doutes, je retrouve une partie de ma confiance. Je découvre surtout ma capacité à fédérer des acteurs très différents, aux rythmes parfois éloignés, et à faire émerger des solutions entre eux.

Je veux poursuivre l’entrepreneuriat. La réalité économique me rappelle pourtant rapidement qu’une conviction ne suffit pas à remplir un carnet de commandes. Je reprends un emploi salarié comme référente RSE dans une centrale d’achat de la santé. Une excellente expérience professionnelle, beaucoup moins heureuse humainement. Moins de deux ans plus tard, je quitte ce poste et reviens progressivement vers Agapè.

À cette période, un ami me dit une phrase que je n’oublierai pas : « Il faut laisser le gland pousser et arrêter de le sortir de terre pour vérifier s’il fait des racines. » J’ai enfin décidé de laisser pousser Agapè.

Le certificat n’est jamais le commencement de l’histoire

Depuis, j’ai accompagné 45 certifications ISO 20121. Et j’ai vu presque toujours le même scénario.

Au départ, l’entreprise arrive rarement en me disant qu’elle souhaite transformer son rapport au monde. La motivation est souvent beaucoup plus pragmatique : une demande d’un client, un appel d’offres, une évolution du marché, un concurrent déjà certifié. Cela ne me gêne pas.

Je commence simplement ailleurs. J’écoute l’intention. Je questionne la volonté. Je demande : pourquoi voulez-vous faire cela ?

Puis nous entrons dans le processus de certification. La norme apporte le squelette. Nous travaillons sur les impacts, les parties prenantes, les objectifs, le plan d’action, les indicateurs, les responsabilités, les achats.

Au début, mes clients trouvent souvent cela lourd, même lorsque je cherche à alléger autant que possible. Et puis arrive la première revue de direction.

Soudain, les documents cessent d’être des documents. Les liens apparaissent. Les équipes comprennent pourquoi elles ont fait tout cela. Elles regardent derrière elles et découvrent le chemin parcouru.

Un deuxième moment arrive quelques semianes plus tard : la clôture du premier audit de certification.

Je retrouve alors chez des dirigeants pourtant parfaitement aguerris une émotion que nous connaissons tous. Celle du CAP, du bac ou du permis de conduire. La même tension avant le résultat. Le même soulagement lorsque le tiers confirme que le système tient debout.

Mais obtenir le permis n’a jamais signifié savoir conduire pour toujours. C’est après que le travail commence vraiment.

Accepter aussi de ne pas réussir

Au fil des années, je vois les organisations changer. La RSE, initialement confiée à une personne qui s’en occupe en plus de toutes ses autres missions, devient progressivement l’affaire d’un comité.

Puis apparaît parfois un référent dédié. Certaines organisations choisissent aussi de déléguer cette fonction à un manager de transition RSE, rôle que j’occupe parfois moi-même.

Les pratiques évoluent. Les achats responsables entrent progressivement dans les habitudes, parfois laborieusement. Les actions menées sur les événements changent. Les plans d’action sont suivis, remodelés, adaptés.

Et surtout, les organisations apprennent quelque chose que nous avons parfois du mal à accepter : progresser ne signifie pas atteindre tous ses objectifs.

À chaque revue de direction, nous les réinterrogeons. Certains doivent être renforcés. D’autres abandonnés ou adaptés au contexte. Mes clients s’inquiètent parfois : « Mais que va penser l’auditeur si nous avons revu notre objectif à la baisse ? »

Je leur rappelle alors que le système de management ne leur demande pas de raconter une histoire parfaite. Il leur demande de montrer comment ils pilotent, évaluent, corrigent, prouvent et améliorent leur démarche.

Cependant, le vivant, lui, est parfois un auditeur beaucoup plus sévère. Les burn out, les arrêts maladies, les accidents, les canicules, les incendies, les sécheresses et les événements climatiques extrêmes ne lisent pas nos plans d’action. Ils évaluent, à leur manière, le résultat collectif de nos décisions.

J’écrivais le mois dernier dans ces colonnes : « Le vivant ne négocie pas. Il répond. » Je le pense plus encore aujourd’hui.

La preuve n’est pas une promesse

Sur l’un des très grands événements européens que j’accompagne depuis sept ans, les progrès sont devenus visibles.

Entre 2024 et 2025, la quantité de déchets a diminué de 55%, passant de 30 tonnes à 15 tonnes, notamment grâce à davantage de location, de réemploi et de sobriété matière.

J’y vois également davantage de femmes investir les métiers techniques de terrain et en atteignant parfois la parité sur la coordination de projet.

Voilà ce qui m’intéresse : ne pas dire : « nous sommes responsables » mais pouvoir observer une trajectoire.

Pour moi, la preuve repose sur des éléments disponibles et vérifiables : des données quantitatives et qualitatives, des traces, des photos, des résultats. Et, lorsque l’organisation choisit la certification, le regard d’un tiers indépendant.

J’ai beaucoup de respect pour les auditeurs. Ils sont formés à la méthode d’audit, exigeants sur le référentiel et confrontés à une multitude d’organisations. J’aime les appeler les abeilles des bonnes pratiques. Sans jamais rompre la confidentialité à laquelle ils sont tenus, ils participent à faire progresser les systèmes, à poser les bonnes questions et à maintenir l’exigence du référentiel.
Et moi aussi, finalement, je butine.

Je passe d’une organisation à une autre. J’écoute, j’apprends, je questionne. Je vois des transformations, des essais, des erreurs, des itérations. C’est probablement là que réside aujourd’hui la plus grande joie de mon métier : me sentir utile en participant à ce mouvement.

Mais il existe une limite.

Lorsque le dialogue avec les parties prenantes fait apparaître des situations qu’une direction refuse de regarder, lorsque mes recommandations restent sans effet parce que le problème lui-même est nié, il m’est arrivé de mettre fin à mon accompagnement. Je ne veux pas servir de caution
.

Ce choix ne date d’ailleurs pas d’hier. Dès 2015, j’avais préféré travailler en sous-traitance plutôt qu’accepter un CDD, notamment pour préserver mon autonomie et ma possibilité de refuser certains partenariats.

Aujourd’hui, je consigne davantage mes recommandations par écrit et j’ai appris à rompre une relation lorsque la confiance disparaît. Mon métier m’a peut-être moins appris à changer de convictions qu’à rester alignée avec elles.

Onze ans plus tard, le cercle s’élargit

Depuis 2015, un autre fil accompagne mon travail : les Objectifs du développement durable des Nations unies.

Avec mes clients, je ne pars pas des 17 pictogrammes pour choisir ceux qui feraient bonne figure dans une politique RSE. Je pars de leurs impacts, du dialogue avec leurs parties prenantes et des enjeux qui apparaissent.

Ensuite seulement, nous regardons à quels ODD ils se rattachent. Une politique de développement des compétences pourra par exemple contribuer à l’ODD 4, consacré à une éducation de qualité.

Jusqu’ici, il manquait cependant un système de management international fondé sur des exigences, permettant aux organisations de structurer cette contribution.

Il existe désormais. Le 28 septembre 2026, l’ISO et le Programme des Nations unies pour le développement ont officiellement lancé l’ISO/UNDP 53001. Pour la première fois, les organisations de tous les secteurs disposent d’une norme internationale de système de management spécifiquement conçue pour intégrer leur contribution aux ODD dans leur stratégie, leur gouvernance et leurs opérations, mesurer les progrès et entrer dans une logique d’amélioration continue.

Lorsque j’ai appris son arrivée, j’ai été heureuse. Parce que j’aime les certifications et leur exigence. Parce que je travaille avec les ODD depuis onze ans. Et parce que je crois profondément que disposer d’un cadre exigeant autour de notre contribution aux grands enjeux du monde peut devenir un outil de transformation.

Mais au même moment, une autre pensée me traverse : de combien de règles avons-nous besoin pour être responsables ?

Encore une loi ? Et pourtant...

Je dois l’avouer : lorsque j’ai regardé les nouvelles règles européennes destinées notamment à mieux encadrer les allégations environnementales et les labels de durabilité, ma première réaction n’a pas été enthousiaste. Elle a été : encore une loi.

Je sais pourtant la nécessité du droit. Je connais les dérives, et notamment le greenwashing, qui ont conduit le législateur à intervenir. Ma réaction ne vise donc pas la règle elle-même. Elle tient à quelque chose de plus profond.

Je lis et relis depuis longtemps le Tao Te King de Lao Tseu, un texte qui m’accompagne bien au-delà de mon métier. J’y retrouve une interrogation ancienne sur l’accumulation des règles et sur ce qu’une société produit lorsqu’elle cherche à tout encadrer.

C’est pourquoi je refuse de renoncer à une question : à force d’organiser notre société autour de la défiance, ne risquons-nous pas de déresponsabiliser ceux-là mêmes que nous voulons responsabiliser ?

Je ne veux pas d’un monde dans lequel nous agirions correctement uniquement parce qu’un texte nous y contraint, où chaque parole devrait être prononcée d’abord en pensant à la manière dont nous devrons nous défendre ensuite.

Je préfère un monde dans lequel nous acceptons spontanément de répondre de ce que nous faisons. Et que ce que nous faisons nous engage toujours envers quelque chose de plus grand que nous. Cela tient pour moi en trois mots : respecter le vivant.

La confiance n’est pas la naïveté

Cela pourrait sembler paradoxal venant de quelqu’un qui aime autant les normes, les certifications, les indicateurs et les audits. Je n’y vois pourtant aucune contradiction.

La confiance n’est pas la naïveté. Elle n’empêche ni la mesure ni la preuve. Elle ne dispense pas du regard extérieur. Au contraire : une organisation responsable devrait avoir envie de connaître ses impacts, de rendre ses données disponibles, d’écouter ses parties prenantes, d’accepter la contradiction et de confronter sa démarche au regard d’un tiers.

La norme ne remplace pas la conscience. Elle lui donne une méthode.

La certification ne crée pas la responsabilité. Elle permet de l’éprouver.

Et les auditeurs, les consultants, les collaborateurs, les fournisseurs, les clients peuvent continuer à être ces abeilles qui font circuler et essaiment les bonnes pratiques.


Si je pouvais aujourd’hui retrouver la femme assise sous son ventilateur à Pointe-Noire en octobre 2014, quelques secondes avant qu’elle n’ouvre ce mail qui changera une partie de sa vie, je crois que je lui dirais : « Vas-y à fond. Aie confiance. Reste alignée avec tes convictions profondes. Parfois, vas vite. Souvent, ralentis. Fais avec moins, et mieux, toujours. Moins d’effort, plus de conviction. Et sois patiente. »

Onze ans plus tard, je pourrais probablement donner exactement le même conseil aux organisations que j’accompagne.

Nous continuerons à avoir besoin de normes, de certifications, d’auditeurs, de données, de preuves. Mais j’aimerais que tous servent un objectif plus grand qu’eux : nous aider à redevenir dignes de confiance.

Et vous, de combien de règles avez-vous besoin pour être responsable ? Je serai heureuse d’en discuter en commentaire. Et si votre organisation réfléchit à une démarche ISO 20121 ou à la nouvelle ISO/UNDP 53001, parlons-en.

Et si la confiance était notre nouveau monde ?

À propos de Cathy Bou

Cathy Bou - Photo : Nicolas Demare, Nidimages
Cathy Bou - Photo : Nicolas Demare, Nidimages
Le parcours de Cathy Bou est celui d'une professionnelle qui a grandi avec le tourisme.

Entrée chez Thomas Cook comme stagiaire dans une agence de voyages à Arcachon, elle y construit pendant près de vingt-cinq ans un parcours riche et évolutif.

D'agente de voyages à responsable de la relation client en région parisienne, elle découvre le métier sous toutes ses dimensions : la distribution, la relation client, la gestion des situations sensibles, le management, la conduite du changement et les premiers enjeux du développement durable.

Animée par une soif d'apprendre et de transmettre, elle choisit en 2015 de se reconvertir et obtient un Master en Management de la Responsabilité Sociétale des Organisations (RSO) au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Cette formation marque un tournant décisif : mettre son expertise du tourisme au service de sa transformation durable.

Elle fonde alors Agapè, un bureau d'études spécialisé dans la stratégie responsable. Depuis, elle accompagne des entreprises, des agences de voyages, des tour-opérateurs, des organisateurs d'événements ainsi que des acteurs de la santé dans la construction de modèles conciliant performance économique, responsabilité environnementale et impact social.

Son parcours l'a conduite à intervenir sur des événements internationaux majeurs tels que la COP21, le G7 de Biarritz, le salon BIG de Bpifrance ou encore le Congrès mondial de la nature de l'UICN, ainsi qu'auprès d'institutions publiques, de grandes entreprises et d'organisations de référence, parmi lesquelles l'Institut Curie.

Rien ne la prédestinait à cette trajectoire. C'est précisément ce regard de praticienne, forgé par l'expérience du terrain autant que par la réflexion stratégique, qui nourrit aujourd'hui ses analyses.

À travers ses chroniques dans TourMaG, elle défend une conviction : le tourisme de demain se construira en conciliant la santé des entreprises, la santé des personnes et la santé du vivant.

À propos d'Agapè

Agapè est un bureau d'études en stratégie responsable qui accompagne les organisations dans leurs démarches de transformation, de certification, d'évaluation environnementale et de montée en compétences.

Le bureau intervient principalement dans les univers du tourisme, de l'événementiel et de la santé, avec une conviction forte : une performance responsable naît de l'équilibre entre les dimensions économiques, humaines, environnementales et de gouvernance.

Elle repose également sur la capacité des dirigeants à comprendre la complexité, à prendre des décisions éclairées et à agir avec cohérence.

À travers ses missions de conseil, d'audit, de formation et le développement de solutions numériques, Agapè aide les organisations à faire de leur engagement responsable un véritable levier de performance, de résilience et de préservation du vivant.

Plus qu'un cabinet de conseil, Agapè développe un écosystème de méthodes, d'outils et de formations destiné à accompagner les décideurs dans les transitions qui façonnent le monde de demain.


Lu 218 fois

Tags : cathy bou
Notez

Nouveau commentaire :

Tous les commentaires discourtois, injurieux ou diffamatoires seront aussitôt supprimés par le modérateur.
Signaler un abus








































TourMaG.com
  • Instagram
  • Twitter
  • Facebook
  • YouTube
  • LinkedIn
  • GooglePlay
  • appstore
  • Google News
  • Bing Actus
  • Actus sur WhatsApp
 
Site certifié ACPM, le tiers de confiance - la valeur des médias