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Pavillon aérien français : "Le temps est venu de choisir d'avancer ou... de tout arrêter !"

Interview d'Alain Battisti,président de la Fédération nationale de l’aviation marchande (Fnam)



Le coronavirus a balayé tout le tourisme dans son ensemble, même les puissants acteurs aéronautiques. Depuis la mi-mars, le pavillon français est en plein marasme et peine à retrouver des couleurs. Le sauvetage d'Air France n'y fait rien, car peu de choses bougent pour les autres compagnies. Nous avons fait le point sur la situation de Corsair, Orly, la reprise, et les remboursements... avec Alain Battisti président de la Fédération nationale de l’aviation marchande (Fnam).


Rédigé par le Dimanche 17 Mai 2020

Pour Alain Battisti, toutes les compagnies françaises doivent bénéficier du même soutien de l'Etat sinon... - DR
Pour Alain Battisti, toutes les compagnies françaises doivent bénéficier du même soutien de l'Etat sinon... - DR
TourMaG.com - Au lendemain d'un plan de relance historique de la filière tourisme, dont l'aérien ne faisait pas partie, quel est l'état du pavillon français ?

Alain Battisti :
Tout d'abord je ne saurais commenter le discours d'Edouard Philippe, puisque nous n'étions pas concernés par les annonces.

Après la situation des compagnies commencent à s'éclaircir un petit peu puisqu'elles se projettent, en établissant des plans de vol en vue d'une reprise des activités. C'est porteur d'espoir.

Nous entrons dans une nouvelle dynamique, qui après celle de tout fermer et maintenant de réamorcer le démarrage.

Après, il pèse sur nous encore un épais brouillard. Nous ne savons pas si nous aurons le droit de voler en juillet, en Europe ou pas, est-ce que nous aurons des clients, etc. Les interrogations sont nombreuses...

Autant il est possible de se projeter sur octobre novembre 2020, et avoir des idées un peu plus précises, mais plus on regarde à court terme et plus les inconnues sont nombreuses.

Il est venu le temps de décider, d'avancer ou alors de tout arrêter.

TourMaG.com - La Commission européenne vous a aussi apporté un motif d'espoir cette semaine, en demandant aux Etats de rouvrir progressivement les frontières.

Alain Battisti :
C'est une bonne chose, mais la décision est un peu en retard sur chaque décision. Une fois encore elle démontre cette capacité, d'être en réaction.

La responsabilité repose sur chaque gouvernement. Et ce n'est pas facile de trouver une attitude homogène à l'intérieur de l'Europe, car c'est une crise sans précédent.

Vous savez, il est plus facile d'appuyer sur le bouton, pour éteindre la lumière, que de remettre la tension et repartir à nouveau.

Nous avions vécu une situation similaire, mais pas dans la même proportion, lors de l'éruption du volcan islandais en 2010. Assez rapidement l'espace aérien avait été fermé. Par contre la réouverture avait été nettement plus lente, car il fallait beaucoup de courage pour revoler.

Nous vivons exactement la même chose aujourd'hui, sauf que nous sommes dans un arrêt mondial.

TourMaG.com - Toujours pour rester sur la Commission européenne, l'instance a encore réitéré l'obligation pour les compagnies aériennes de rembourser.

Alain Battisti :
Les personnes qui prennent de telles décisions au niveau européen sont trop éloignées du terrain.

Ils ont une réponse idéologique inadaptée et à côté de la plaque. Un grand nombre de compagnies aériennes permet de maintenir la concurrence. Si demain les compagnies sont amenées à rembourser cela va accélérer leur disparition.

D'ici 3 mois, nous n'aurons plus qu'un nombre restreint d'acteurs et cela se traduira par une forte hausse des billets. Une situation contraire à l'intérêt du consommateur.

C'est une très mauvaise idée de vouloir faire appliquer des lois qui ont été définies à une époque où ce risque sanitaire n'avait pas été imaginé.

Aérien vs Agences de Voyages : "les mêmes qui ont obtenu le non-remboursement des voyages à forfait ?"

TourMaG.com - Les distributeurs, agences de voyages, sont très remontés contre les compagnies et leur position inflexible.

Alain Battisti :
Les mêmes qui ont obtenu le non-remboursement des voyages à forfait, c'est ça ? Voilà ma réponse.

C'est un peu, faites ce que je dis et pas ce que je fais. Il serait bien que tout le monde soit logé à la même enseigne.

TourMaG.com - Nous savons que le secrétaire d'Etat aux Transports, M. Djebbari est très actif au niveau européen, où en sont ses démarches ?

Alain Battisti :
C'est toujours en cours.

Il n'est pas impossible que nous ayons une initiative française qui règle le problème. Nous avons une idée, je n'en dirais pas plus.

TourMaG.com - La remise en route du secteur aérien français pourrait s'étaler sur combien de temps ?

Alain Battisti :
Je table sur 5 années, pour un retour à la normale. Nous sommes sur un temps relativement long.

Maintenant concernant la réouverture pleine et entière des frontières avec des mesures sanitaires acceptables, il est possible d'imaginer que cela prendra environ un an.

En attendant, il va falloir mûrir, stabiliser puis appliquer les procédures sanitaires.

TourMaG.com - Le plan de sauvetage de l'aérien français va devoir se concevoir sur un temps long...

Alain Battisti :
Il va nous falloir entre 12 à 18 mois, pour le pavillon français. Il sera nécessaire de bénéficier de mesure d'accompagnement et de stabilisation jusqu'au début de la saison 2021, vers avril.

Aide de l'Etat : "Une telle discrimination... serait très facilement attaquable juridiquement"

TourMaG.com - Que demandez-vous ?

Alain Battisti :
Nous demandons un cocktail d'aides, à savoir la poursuite des dispositifs de chômage partiel, c'est extrêmement important pour mettre sous cloche la filière.

Elle n'est pas facile à mettre en place pour le gouvernement, en raison de son coût, mais elle est fondamentale pour le tourisme.

Ensuite, nous aimerions bénéficier d'une exonération partielle ou totale de certaines cotisations sociales, et accéder à un financement direct sous forme de Prêt Garanti de l'Etat (PGE) ou d'aide de financement de trésorerie.

Enfin il serait intéressant de ne pas oublier de reprendre les conclusions des Assises du transport aérien, qui ont été omises, c'est-à-dire tout un volant d'actions permettant d'accroître notre productivité et notre compétitivité.

TourMaG.com - A l'image de Corsair, de nombreux transporteurs français n'ont pas accès au PGE ?

Alain Battisti :
En effet, les compagnies n'ont pas eu un accès égalitaire au financement. Il faut corriger cela très vite, c'est anormal.

Une telle discrimination fausserait la concurrence en sortie de crise, les consommateurs auront alors moins de choix et ce serait très facilement attaquable juridiquement.

Nous observons des petits signes positifs chez certaines compagnies, mais pour le moment, le problème est loin d'être réglé.

TourMaG.com - Quand vous parlez de signaux positifs, vous parlez d'Air Austral ou Caraïbes qui ont été citées par la ministre des Outre-mer, comme bénéficiant d'une aide supplémentaire ? Alors que Corsair a été oublié...

Alain Battisti :
Par exemple, oui.

Je ne peux pas étaler les cas de chacun et les situations particulières, pour ne pas rentrer dans le secret des compagnies.

Je peux juste vous dire qu'un ou deux transporteurs entrevoient des signaux positifs.

Distanciation sociale : "si demain nous devons aire voler un passager sur deux, les vols n'auront pas lieu"

TourMaG.com - En aidant Air France, le gouvernement montre bien que la crise va durer. Avez-vous la crainte que les petites compagnies soient les oubliées de la crise ?

Alain Battisti :
C'est une évidence.

TourMaG.com - Quels sont vos principaux travaux ?

Alain Battisti :
La première étant la réouverture d'Orly, pour la fin du mois de juin. L'aéroport va permettre à de nombreuses compagnies de pouvoir redémarrer.

Nous sommes neuf à avoir signé un manifeste pour une réouverture raisonnable, raisonnée et partielle d'Orly.

Notre deuxième chantier étant de venir enfin au secours des compagnies françaises au niveau de leur trésorerie, par un dispositif comparable à celui d'Air France.

Pour finir, nous aimerions ouvrir le chantier de la simplification, de la productivité et de la compétitivité. Ce dernier dossier a été fermé sans avoir été examiné avec sérieux.

Le dernier axe est de continuer d'agir de façon responsable sur le plan environnemental, de ne pas faire n'importe quoi et ne pas remettre en cause les grandes décisions prises avant.

Le programme CORSIA (Régime de compensation et de réduction de carbone pour l'aviation internationale, ndlr) doit être maintenu, mais aussi de poursuivre l'engagement volontaire des compagnies de réduire l'emprunte carbone.

TourMaG.com - Êtes vous confiant sur la réouverture d'Orly ?

Alain Battisti :
Même si nous avons quelques désaccords sur l'ouverture d'Orly, c'est en passe d'être réglé.

Nous sommes confiants sur une réouverture le 26 juin, les neuf compagnies signataires ont proposé leur programme cette semaine.

Nous avançons. Orly est indispensable à la reprise.

TourMaG.com - Edouard Philippe a annoncé que les vacances estivales des Français ne se limiteront pas seulement à la France métropolitaine. Voyez-vous d'un bon oeil la possibilité de refaire voler les avions vers les Antilles ?

Alain Battisti :
Il subsiste une difficulté persistante pour se rendre aux Antilles dans les prochaines semaines, car il n'y a pas de doctrine stabilisée, simple et applicable.

Il est très compliqué pour une compagnie de vouloir faire voler ses avions au cours du mois de mai ou juin.

Nous nous réjouissons de cette annonce, mais nous aimerions y voir plus clair. Il serait de bon ton de ne pas laisser chaque préfet et administration prendre ses décisions indépendamment des autres.

Il est nécessaire pour nous de connaître les mesures sanitaires, notamment sur la distanciation sociale dans les avions. Aujourd'hui nous ne savons rien.

TourMaG.com - Comment voyez-vous cet été 2020, qui peine à se dessiner dans le ciel français ?

Alain Battisti :
Il est encore trop tôt pour observer une reprise de la demande, nous y verrons plus clair à la fin du mois de mai.

Nous avons d'ores et déjà élaboré des programmes de vol squelettes pour juin, juillet et août. Il faut bien garder en tête que nous somme sur une offre égale à 10 ou 20% du programme ordinaire.

Nous sommes vraiment sur des niveaux extrêmement faibles pour l'instant.

Par exemple, pour parler de Chalair, il nous est impossible de savoir si nos avions pourront se rendre en Corse depuis Limoges, Poitiers ou La Rochelle, ni dans quelles conditions.

Nous avions un taux de remplissage de l'ordre de 88 à 90% sur les vols vers l'Île de Beauté, en saison, avec des tarifs bas en rapport avec l'occupation. Si demain nous devons transporter un passager sur deux, les vols n'auront pas lieu.

Économiquement les vols ne pourront pas se réaliser.

"Une saison blanche dans l'aérien n'est pas une hypothèse à écarter"

TourMaG.com - Après deux mois de confinement et de crise sanitaire mondiale, les risques pour le pavillon français sont-ils les mêmes qu'à mi-mars ?

Alain Battisti :
Oui, ça ne change rien et même pour la plus grande des compagnies. Aujourd'hui personne ne connait la durée de la crise. Elle dépendra de la circulation du virus.

Nous commençons à anticiper ses conséquences, mais si nous avions une deuxième vague, donc un arrêt de l'économie en juin, cela nous ferait revenir deux mois en arrière.

Nous ne pourrions alors plus voyager, le champ d'incertitude est énorme. Une saison blanche dans l'aérien n'est pas une hypothèse à écarter...

TourMaG.com - Qui peut survivre à pareille situation ?

Alain Battisti :
Peu d'acteurs de l'aérien, mais aussi peu de sociétés. Nous sommes en danger, notre économie est en danger.

TourMaG.com - Quels retours avez-vous des ministres ?

Alain Battisti :
Tout le monde travaille d'arrache-pied, mais la difficulté est de communiquer de façon concertée et d'une seule voix.

Il y a un décalage entre les nombreuses actions, pragmatiques et la communication globale ce qui donne l'impression d'une certaine cacophonie.

Ceci alors que tout le monde est au boulot et essaye de trouver des idées intéressantes pour redémarrer. Mais nous faisons face à une crise inédite, sans aucun plan prévu à dérouler.

TourMaG.com - Quels enseignements tirez-vous de cette période ?

Alain Battisti :
Les activités de tourisme sur lesquelles la France a fondé énormément d'espoir, avec son objectif de 100 millions de visiteurs, c'est un aussi un élément de fragilisation de notre économie.

Doit-on fonder autant d'espoir à l'avenir sur une industrie aussi fragile ? Et autant exposée à ce genre de crise ? Personne ne sait, mais la réflexion doit être menée.

Ce n'est pas propre à la France de s'interroger à ce niveau, personne dans le monde ne va échapper à ce questionnement.

Ryanair vs les aides de l'Etat : "C'est le pompier pyromane, ce monsieur"

TourMaG.com - Que vous inspire le cas de Ryanair annonçant une reprise des vols dès juillet, alors même que les frontières sont fermées ?

Alain Battisti :
Je pense que Monsieur O'Leary est en recherche de publicité. Il essaye de se démarquer en étant original et en affirmant des choses qu'il ne pourra pas réaliser, c'est habituel.

S'il veut mettre la pression sur les Gouvernements, pour une réouverture des frontières, il se trompe de recette.

De la même façon, ses menaces d'attaquer les Etats qui ont aidé les compagnies nationales, c'est l'hôpital qui se fout de la charité.

Ryanair vit à hauteur de 25% de son chiffre d'affaires de subventions légales ou illégales. La compagnie dopée par des aides attaquerait celles qui cherchent à se sauver ? C'est le pompier pyromane, ce Monsieur.

Ces errances médiatiques cachent un entrepreneur exceptionnel, il s'est forgé un personnage.

Romain Pommier Publié par Romain Pommier Journaliste - TourMaG.com
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Commentaires

1.Posté par Didier_69_ le 18/05/2020 09:49
Tout arrêter me semble la meilleure option. Entre la crise climatique et les crises sanitaires l'aviation de masse est morte. Ne pas le comprendre et s'acharner ne va qu'aggraver la crise économique. Prendre l'avion pour un WE ou une réunion, voire faire 8 heures de vol pour des vacances ou une conférence, ce n'est plus possible. L'avion doit être réservé à l'urgence notamment sanitaire. À défaut plus dure sera la chute.

2.Posté par loracle le 18/05/2020 10:52
@Didier_69_

Vous avez raison, que le tourisme soit de nouveau pour la classe aisée.
Que le petit peuple reste chez lui, cela fera de la place sur les plages, dans les hôtels et dans les lieux touristiques, pour les riches...

L'avion ne représente que 5% des émissions de CO2, stable depuis 20 ans...
Internet représente 15 à 20% des émissions de CO2 en forte hausse depuis 20 ans ...

Vaut il mieux cesser un petit pollueur ou un énorme pollueur ?


3.Posté par Bob le 18/05/2020 11:19
Tout arrêter, vous êtes sérieux, outre les centaines de milliers de personnes que vous allez mettre au chômage de façon directe et les autres centaines de milliers de façon indirecte(sous traitant, pme,...), serez vous prêt à vous passer d'une bonne partie de votre petit confort d'egoiste. Êtes vous vraiment prêt à la décroissance, qui peut être une solution, si l'on est un tant soit peu préparé. Non, je ne peux pas croire que vous ayez réfléchi 1 mn avant de sortir ce monceau de conneries...

4.Posté par Ce le 18/05/2020 14:08
Sans tout arrêter, il faut se rendre compte de l'impact très négative que l aviation peut avoir sur la qualité de vie des gens qui sont survoles et la perte que subit l immobilier. L impact sur la santé car la nuit roissy continue de tourner et le sommeil est perturbé. Il y a le train pour des courts week ends. Il 'y a pas que le co2 le tourisme non régulé engendre d autres pollutions et dénaturation de sites. Tous les acteurs du tourisme et des transports devraient se mettrent autour de la table et réfléchir à un tourisme plus vertueux. L expansion à tout va n est plus possible et l absorption par les populations survolées du bruit et des nuisances ne sont plus possibles non plus. Un avion toute les 1m30 de 5 h 45 jusqu à 1 h du matin plus les vols de nuit... Qui pense que se sont des conneries comme le dit bob ? Je l invite à vivre cette expérience de bruit permanent. L expansion, toujours plus sans réfléchir aux conséquences nous emmène droit dans le mur.

5.Posté par karibou le 19/05/2020 08:57
Je confirme les propos de Ce.
Je pense que des gens comme Bob ne vivant pas à proximité directe d'un aéroport international se mettent des oeillères et remballent vertement ceux qui donnent un point de vue différent.
Quand un aéroport de province a une croissance annuelle de 10% depuis 10 ans, quelque chose est en train de déraper. Après avoir célébré le tourisme de masse, les habitants de destinations low cost , comme Barcelone, essayent de revenir en arrière mais les dégâts sont là,
Le tourisme n'est jamais été réservée à la classe aisée, seulement celui des longues distantes. Mais y a-t-il un intérêt à aller en Thailande tous les 2 ans quand on a l'immensité de l'Europe à portée de voiture ou de train ?
C'est sympa de manger des fraises du Chili et des framboises de Nouvelle-Zélande mais cela a-t-il du sens, même à portée de bourse ? Pour Bob sans doute, puisque cela fait tourner le business.

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