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Rémy Knafou : avec l'hypertourisme, le secteur s'engage "dans une course vers l'abîme"

Interview de Rémy Knafou à l'occasion de la sortie de son nouveau livre


Après un précédent ouvrage, qui appelait à réinventer le tourisme à la sortie de la crise sanitaire, Rémy Knafou, géographe, questionne les dérives d’une industrie qui grandit sans garde-fous ni limites. Découvrez aujourd’hui les enseignements de son dernier ouvrage, baptisé "Hypertourisme, le tourisme à l’épreuve de sa démesure".


Rédigé par le Jeudi 30 Avril 2026 à 07:21

Le tourisme a "une logique organisatrice qui restructure" tout autour d'elle selon Rémy Kanfou - Depositphotos
Le tourisme a "une logique organisatrice qui restructure" tout autour d'elle selon Rémy Kanfou - Depositphotos
Il est de ceux qui pensent le tourisme.

Rémy Knafou, pose son regard de géographe et de sociologue, depuis les années 1970, sur l’évolution d’une activité qui s’est massifiée et semble désormais totalement hors de contrôle, à mesure que la population mondiale augmente et, surtout, que la classe moyenne se densifie.

Après le battage médiatique assourdissant autour du surtourisme, le professeur émérite de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne tente d’élever le débat dans son nouvel ouvrage, "Hypertourisme, le tourisme à l’épreuve de sa démesure".

Mais qu'est-ce que l'hypertourisme ?

"J’ai donné une deuxième jeunesse à ce mot, sous-employé jusqu’alors, en lui donnant un sens conceptuel qu'il n'avait pas.

Hyper-tourisme existe déjà dans la langue française et dans plusieurs autres langues, mais, comme je l’explique dans le livre, il est le plus souvent mal employé, du moins pas à sa juste valeur.

Il est devenu, le plus souvent, un simple synonyme de surtourisme, alors que ce dernier n’en est qu’un symptôme. Ces saturations localisées sont le fruit de l’hypertourisme, qui caractérise le système mondialisé contemporain,
" recentre le géographe.


Le tourisme a "une logique organisatrice qui restructure" tout autour d'elle


Il décrit ce concept d’une façon peu flatteuse pour les travailleurs et les observateurs de cette industrie que nous sommes.

Mais dans cette période troublée, nous ne devons pas perdre de vue l’impact généré par l'industrie touristique.

"L’hypertourisme repose sur plusieurs piliers, à savoir la mise en concurrence généralisée de tous les acteurs, à l’échelle planétaire, et sur une croissance exponentielle découplée de ses impacts, aussi bien sur la nature que sur la société, l’économie et la culture.

C’est un système que je décris comme ubiquiste, c’est-à-dire qu’il est finalement l’activité humaine la plus répandue sur Terre, à toutes les latitudes. Il n’existe aucune autre activité humaine que l’on puisse retrouver du pôle à l’équateur.

De plus, le tourisme, et c’est ce qui m’a frappé, cesse d’être une activité parmi d’autres pour devenir une logique organisatrice qui restructure des économies, des cultures, des sociétés et des territoires, selon ses propres impératifs
", qualifie le géographe.

L’hypertourisme caractérise donc ce que nous connaissons actuellement, à savoir une activité qui est passée de 676 millions de voyages internationaux en 2000 à 1,6 milliard en 2025, et sans doute 3,5 milliards en 2050.

Ce n’est pas simplement une belle courbe rectiligne que nous voyons se dessiner, mais une mutation du secteur à laquelle nous assistons.

Un changement de nature rendu possible notamment par des évolutions technologiques, qui permettent de massifier la diffusion de l’information, que ce soit à travers les plateformes en ligne ou les réseaux sociaux.

D’ailleurs, je vous invite tous à visionner l’excellent épisode "L’enfer d’Instagram en voyage" de la chaîne YouTube "C’est une autre histoire," qui revient sur la façon dont le réseau de Meta a transformé l’expérience du voyage, mais aussi la posture que nous adoptons une fois sur place, lorsque nous visitons un pays.

"Avant, je parlais d'une fuite en avant, maintenant je parlerais d'une course vers l'abîme"

"Je fais l’hypothèse que nous sommes face à un changement de nature du phénomène.

Il y a d’un côté l’artificialisation croissante des milieux naturels et, de l’autre, la place dominante des plateformes, ce que l’on appelle le capitalisme de plateforme, avec ces entreprises qui, pour la plupart, n’existaient pas, ou pas à cette échelle en tout cas, avant le XXIe siècle.

À cela s’ajoute la place croissante, et désormais dominante, des réseaux sociaux dans la promotion et la prescription touristiques. Le tout s’inscrit dans une prise de conscience inégale des menaces qui pèsent sur l’habitabilité de la Terre.


Voilà le contexte dans lequel il faut penser le tourisme et désormais l’hypertourisme,
" juge Rémy Knafou.

Et cette hypercroissance de notre secteur s’inscrit donc dans une fuite en avant, comme nous pouvons le voir avec l’une de ses branches qu’est le tourisme de la dernière chance, qu’il s’agisse d’aller voir les glaciers qui disparaissent les uns après les autres, ou encore les pôles, ou des espèces en voie d’extinction, nous explique le géographe.

Sauf que ce contexte général d’épuisement de notre maison commune, la planète, n’est pas compatible avec l’hypertourisme, à moyen comme à long terme.

"Au XXe siècle, je parlais d’une fuite en avant, quand je m’appuyais notamment sur mon expérience des stations de montagne et des économies des sports d’hiver. Maintenant, je parlerais d’une course vers l’abîme, tant le système n’assume pas ses responsabilités, en particulier en matière climatique.

Nous sommes passés d’un danger implicite à un danger explicite, mais sans véritable programme d’action,
" déplore le penseur.

Pour remédier à cela et éviter cette course qui nous mènera à notre perte, le géographe estime qu’il est temps de basculer dans le tourisme réflexif. Tous les acteurs doivent s’interroger sur leurs pratiques touristiques.

C’est-à-dire réfléchir au bien-fondé, à l’utilité personnelle, sociale, économique, etc., de ce qu’ils font. Cela passe par une prise de recul et le développement d’un esprit critique qui tend à se perdre avec l’essor de l’IA et de l’information en continu.

Taxation du kérosène : "une situation scandaleuse, à laquelle il faut remédier"

"Nous avons tous, à notre échelle, une parcelle de réponse et une parcelle de responsabilité.

Les touristes ont une part de responsabilité. Ils sont des éléments clés du marché, mais il est évident que c’est quelque chose qui va prendre du temps et qui n’est pas au niveau de l’urgence.

Cela pèse donc sur les grands acteurs du tourisme, les industriels, les transporteurs, les responsables des plateformes qui jouent désormais ce rôle incontournable d’intermédiation entre le client final et les destinations.

Sauf que, dès lors que le moteur du système reste le profit et le capital, cette prise de conscience a plus de mal à émerger. D’autres acteurs doivent intervenir, à savoir les pouvoirs publics, dans un système dans lequel les revenus sont privatisés et les effets négatifs sur les biens communs socialisés,
" imagine-t-il.

L’action publique est rendue extrêmement difficile du fait de la compétition internationale dans laquelle s’inscrit notre industrie. La France a réussi à instaurer la TSBA, mais a essuyé, et essuie encore, de nombreuses critiques ainsi qu’une levée de boucliers constante des acteurs de l’aérien.

Cette concurrence mondiale rend aussi impossible, à ce stade, l’adoption d’une taxation du kérosène, seul carburant à ne pas être taxé dans le monde.

D’ailleurs, Transport & Environment a évalué le manque à gagner lié à cette exonération à plus de 4 milliards d’euros par an. Ce qui n’est quand même pas négligeable, au regard des comptes de l’État français.

"Il y a là une situation qui me paraît effectivement scandaleuse et à laquelle il faut remédier.

Grâce à cette taxation, il n’y aurait pas de baisse drastique de l’activité, mais chacun paierait le vrai prix de son voyage. Là où le bât blesse particulièrement, c’est à l’échelle mondiale.

Nous avons un organisme, ONU Tourisme, qui ne comptabilise que le tourisme international. Le reste n’existe pas vraiment pour lui, et ce n’est en aucun cas un organisme de régulation du tourisme. Tout cela reste donc à construire,
" fixe comme objectif Rémy Knafou.

En 2050, le monde comptera 3,5 milliards de voyageurs ? "Je ne suis pas persuadé"

Pour lui, la seule solution réellement d’actualité face à cette croissance sans limite du tourisme reste la régulation. Une solution qui dépend principalement d’une volonté politique.

"Le problème est aussi une question de distribution des flux.

Après, je comprends évidemment que l’on ait envie de faire venir des touristes lointains, car ce sont les plus rémunérateurs, sauf que cela crée une dépendance, voire une vulnérabilité, à laquelle il faudrait réfléchir sérieusement.

L’un des mérites de la guerre en Iran, c’est de nous rappeler à quel point nous sommes dépendants des combustibles fossiles et à quel point nous n’avons pas utilisé les crises précédentes pour décarboner notre économie.

Si nous voulons réellement préparer l’avenir, nous devons réfléchir à des alternatives en matière de politique touristique et à des substituts à ces clientèles lointaines rémunératrices, de façon à ne pas être prisonniers de crises qui nous échappent complètement.

Reprendre un peu de nos capacités d’action en matière de politique touristique me paraît raisonnable
, tout en ne remettant pas en cause le fonctionnement général du système,
" analyse le géographe

Contrairement à la crise sanitaire, la guerre qui sévit au Moyen-Orient ne semble pas ouvrir une fenêtre de respiration permettant aux professionnels du tourisme et aux politiques de prendre du recul sur notre modèle.

Certains, comme François Piot, Président de Prêt-à-Partir, imaginent que le secteur conservera quelques séquelles de ce conflit, en anticipant un cours du baril qui ne redescendra jamais au niveau d’avant le 28 février 2026.

De quoi remettre en question le modèle économique de bien des compagnies aériennes.

"Les prévisions d’atteindre les 3,5 milliards de voyages internationaux sont à la fois réalistes si l’on prolonge la courbe actuelle, et hasardeuses dans la mesure où il faudra tout de même que nous ayons les moyens physiques de faire voyager tous ces gens, sans oublier qu’il faudra aussi compter avec les crises à venir, géopolitiques et/ou pandémiques.

Nous irons vers une raréfaction des ressources et donc une hausse des prix. Je ne suis donc pas persuadé que nous arriverons facilement à atteindre ce chiffre.

Nous en avons un aperçu avec la guerre en Iran,
car nous faisons face autant à des problèmes de disponibilité que de coûts,
" conclut Rémy Knafou.


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