"Qu’est-ce qui est durable dans le tourisme ? Le tourisme lui-même" selon Rémy Knafou - Depositphotos @Tera Vector
Le tourisme est partout et entend colonisé, les rares espaces, où il n'est pas présent, comme l'espace ou Mars.
Il est devenue un véritable levier de richesse et d’élévation sociale pour bien des populations sur Terre. Sauf que notre industrie n’est pas sans paradoxes.
Bien que source de développement, elle fragilise aussi son propre terrain de jeu, puisque sa croissance est liée aux émissions de carbone des moyens de transport.
C’est dans ce contexte qu’au début des années 1990, le terme "tourisme durable" est né. Trente ans plus tard, et sans réelle transformation en profondeur, c’est à son successeur, le tourisme régénératif, de s’imposer dans le paysage médiatique.
"J’ai assisté à la naissance du tourisme durable, qui est apparu en 1995, après la première conférence mondiale « Tourisme et environnement », en 1989, aux Canaries.
Cela revient à conjuguer des contraires : faire du tourisme sans nuire aux équilibres économiques, sociaux et aux écosystèmes.
Le tourisme durable est en train de s’essouffler dans sa mise en œuvre et ses contradictions.
Le tourisme régénératif est prêt à en prendre la suite, mais avec les mêmes limites. Il entend réparer, laisser le lieu en meilleur état que ce que le tourisme avait trouvé, cela me paraît à la limite de l’imposture," a expliqué Rémy Knafou en guise d’introduction de la conférence organisée par Provence Tourisme sur le sujet.
Il est devenue un véritable levier de richesse et d’élévation sociale pour bien des populations sur Terre. Sauf que notre industrie n’est pas sans paradoxes.
Bien que source de développement, elle fragilise aussi son propre terrain de jeu, puisque sa croissance est liée aux émissions de carbone des moyens de transport.
C’est dans ce contexte qu’au début des années 1990, le terme "tourisme durable" est né. Trente ans plus tard, et sans réelle transformation en profondeur, c’est à son successeur, le tourisme régénératif, de s’imposer dans le paysage médiatique.
"J’ai assisté à la naissance du tourisme durable, qui est apparu en 1995, après la première conférence mondiale « Tourisme et environnement », en 1989, aux Canaries.
Cela revient à conjuguer des contraires : faire du tourisme sans nuire aux équilibres économiques, sociaux et aux écosystèmes.
Le tourisme durable est en train de s’essouffler dans sa mise en œuvre et ses contradictions.
Le tourisme régénératif est prêt à en prendre la suite, mais avec les mêmes limites. Il entend réparer, laisser le lieu en meilleur état que ce que le tourisme avait trouvé, cela me paraît à la limite de l’imposture," a expliqué Rémy Knafou en guise d’introduction de la conférence organisée par Provence Tourisme sur le sujet.
"Qu’est-ce qui est durable dans le tourisme ? Le tourisme lui-même"
Comme le tourisme durable, le tourisme régénératif est apparu avec pour ambition de soigner les maux causés par notre industrie, mais en appliquant les préceptes d’une théorie globale, et non d’une pensée propre à notre écosystème.
"Le tourisme durable est animé de bonnes intentions, mais des mises en œuvre plus laborieuses. C’est le problème des approches théoriques.
Son problème majeur est sa transposition en langue française. Il aurait été plus judicieux de le traduire par un tourisme soutenable, ce qui aurait été plus réaliste et ambitieux.
Qu’est-ce qui est durable dans le tourisme ? Le tourisme lui-même.
D’ailleurs, notons qu’il y a eu beaucoup de greenwashing, ce qui a dévalorisé le concept. Et nous en sommes encore à nous demander ce qu’est le tourisme durable… et ce n’est pas bon signe.
Il faut aussi prendre en compte que, comme toute activité humaine, le tourisme transforme les lieux.
Concernant le régénératif, cela repose sur une approche trop généralisante. Mais, en même temps, nous avons besoin de réguler le tourisme, d’en améliorer le fonctionnement, et de prendre soin de tout l’écosystème.
Cette approche permet, à la bonne échelle, celle des territoires, d’y importer des solutions adaptées, et de participer à un élément de construction collective," explique le professeur émérite de l'Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne.
Cette critique n’est pas neutre venant d’un grand universitaire. Le tourisme ne doit plus en rester au stade de la pensée. Il doit agir, et vite.
Rappelons que l’industrie représente au minimum 11 % des émissions de la France, pour une contribution économique à notre pays de seulement… 3,8 % du PIB.
Et alors que nous sommes maintenant dans la quasi-impossibilité de maintenir le réchauffement climatique à 1,5 °C, donc de préserver des conditions vivables pour les populations, le tourisme en sera le premier impacté.
Et pour mettre en action ces deux concepts, il n’y a pas d’autre choix que de ne pas laisser les entreprises s’accaparer des définitions génériques, mais de penser local avant de voir plus loin.
Tourisme régénératif : nouvel argumentaire à l’hubris du système touristique ?
"Il faut s’approprier en profondeur ce qu’est le tourisme régénératif, ne pas s’en tenir à la définition générale et aller plus loin dans l’expérimentation et sa mise en œuvre.
Ces définitions générales sont une forme de greenwashing, pour le système touristique mondialisé. La définition globale du tourisme régénératif participe à ce que j’appelle maintenant l’hypertourisme.
C’est une forme d’affirmation de cette toute-puissance, de ce que j’appelle l’hubris du système touristique, qui, maintenant, n’hésite pas à dire que non seulement le tourisme est bienfaisant, mais qu’il va faire en sorte que ce soit encore mieux qu’avant, ce qui est, à l’échelle globale, une illusion, voire une escroquerie.
Par contre, à l’échelle locale, il y a des choses à faire," poursuit le chercheur, qui sortira dans les prochaines semaines un nouvel ouvrage dédié justement à l’hypertourisme.
Vous l’aurez compris, Remy Knafou reste sceptique face à un nouveau précepte qui se veut plein de vertus, mais difficilement applicable dans une économie en pleine expansion et qui refuse toute régulation.
Selon lui, le meilleur qualificatif pour faire évoluer notre industrie vers un avenir plus respectueux devrait être celui de responsable et, à minima, de réflexif.
"Je suis critique vis-à-vis des qualificatifs, car je prends toujours le tourisme dans sa globalité.
J’ai ajouté une dimension qui s’appelle le tourisme réflexif, qui consiste à exploiter la capacité qu’ont tous ceux qui concourent à l’activité du secteur à questionner leur propre pratique. Le questionnement est un processus fécond," poursuit le géographe de formation.
Pour en revenir au tourisme régénératif, le professeur émérite de la Sorbonne estime que tout comme le tourisme durable, sa variante plus moderne pourrait avoir la fâcheuse tendance d’exclure la majeure partie des… voyageurs.
Ces définitions générales sont une forme de greenwashing, pour le système touristique mondialisé. La définition globale du tourisme régénératif participe à ce que j’appelle maintenant l’hypertourisme.
C’est une forme d’affirmation de cette toute-puissance, de ce que j’appelle l’hubris du système touristique, qui, maintenant, n’hésite pas à dire que non seulement le tourisme est bienfaisant, mais qu’il va faire en sorte que ce soit encore mieux qu’avant, ce qui est, à l’échelle globale, une illusion, voire une escroquerie.
Par contre, à l’échelle locale, il y a des choses à faire," poursuit le chercheur, qui sortira dans les prochaines semaines un nouvel ouvrage dédié justement à l’hypertourisme.
Vous l’aurez compris, Remy Knafou reste sceptique face à un nouveau précepte qui se veut plein de vertus, mais difficilement applicable dans une économie en pleine expansion et qui refuse toute régulation.
Selon lui, le meilleur qualificatif pour faire évoluer notre industrie vers un avenir plus respectueux devrait être celui de responsable et, à minima, de réflexif.
"Je suis critique vis-à-vis des qualificatifs, car je prends toujours le tourisme dans sa globalité.
J’ai ajouté une dimension qui s’appelle le tourisme réflexif, qui consiste à exploiter la capacité qu’ont tous ceux qui concourent à l’activité du secteur à questionner leur propre pratique. Le questionnement est un processus fécond," poursuit le géographe de formation.
Pour en revenir au tourisme régénératif, le professeur émérite de la Sorbonne estime que tout comme le tourisme durable, sa variante plus moderne pourrait avoir la fâcheuse tendance d’exclure la majeure partie des… voyageurs.
"L’enjeu principal est de limiter sa dépendance aux clientèles lointaines"
"On cite toujours les mêmes exemples pour parler du tourisme régénératif : ils sont convaincants à l’échelle locale, mais pas du tout à l’échelle planétaire. Le problème, c’est que nous devons arriver à tenir compte des deux dimensions, car nous vivons dans un monde globalisé.
Le plus connu est celui de Playa Viva, au Mexique, un resort qui est authentiquement écologique, en lien avec la communauté locale, et dont le fonctionnement profite au territoire.
Le prix moyen de la chambre est à plus de 1 000 euros par jour, pour un établissement qui s’adresse à une clientèle étrangère venant principalement d’Amérique du Nord, donc en avion.
Si cela fonctionne localement, je suis plus sceptique sur le bilan global. C’est aussi le cas pour tous les exemples qui sont donnés autour de ce genre d’initiative, comme la régénération des coraux.
Nous devons considérer les deux échelles pour que cela soit gagnant, et pas seulement avoir un tourisme élitiste.
Pour moi, l’enjeu principal est donc de limiter sa dépendance aux clientèles lointaines, afin de pouvoir créer des modèles autour du tourisme régénératif," tente de recentrer le professeur.
Sans remise en cause des modèles existants, il n’y aura point de salut, que ce soit pour notre secteur ou les autres.
Et c’est ici que réside tout le paradoxe de notre industrie.
Alors ministre du Tourisme, Olivia Grégoire affirmait que la France se devait d’être la première destination durable du monde ; elle était quelques jours plus tard en Chine, pour relancer les relations entre les deux pays et inciter les voyageurs chinois à visiter notre pays.
Finalement, le problème des grands principes vertueux n’est pas leur existence, mais l’absence de mise en pratique par des institutions internationales. Sans critères stricts ni organisation pour appliquer les principes, nous restons dans l’incantatoire.
Le plus connu est celui de Playa Viva, au Mexique, un resort qui est authentiquement écologique, en lien avec la communauté locale, et dont le fonctionnement profite au territoire.
Le prix moyen de la chambre est à plus de 1 000 euros par jour, pour un établissement qui s’adresse à une clientèle étrangère venant principalement d’Amérique du Nord, donc en avion.
Si cela fonctionne localement, je suis plus sceptique sur le bilan global. C’est aussi le cas pour tous les exemples qui sont donnés autour de ce genre d’initiative, comme la régénération des coraux.
Nous devons considérer les deux échelles pour que cela soit gagnant, et pas seulement avoir un tourisme élitiste.
Pour moi, l’enjeu principal est donc de limiter sa dépendance aux clientèles lointaines, afin de pouvoir créer des modèles autour du tourisme régénératif," tente de recentrer le professeur.
Sans remise en cause des modèles existants, il n’y aura point de salut, que ce soit pour notre secteur ou les autres.
Et c’est ici que réside tout le paradoxe de notre industrie.
Alors ministre du Tourisme, Olivia Grégoire affirmait que la France se devait d’être la première destination durable du monde ; elle était quelques jours plus tard en Chine, pour relancer les relations entre les deux pays et inciter les voyageurs chinois à visiter notre pays.
Finalement, le problème des grands principes vertueux n’est pas leur existence, mais l’absence de mise en pratique par des institutions internationales. Sans critères stricts ni organisation pour appliquer les principes, nous restons dans l’incantatoire.
"Le tourisme est l’une des formes de capitalisme les plus sauvages"
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Des travaux ont bien lieu actuellement à l’Université de Savoie ou à Aix-les-Bains, le tourisme régénératif va devoir faire ses preuves et passer l’étape du papier.
Et Provence Tourisme, dans tout ça, essaie de naviguer entre ses propres contradictions.
"Dans le cadre du schéma du tourisme que nous avons présenté à la fin de l’année 2025, nous avons souhaité parler du tourisme régénératif : c’est un pas de plus pour contribuer à la vitalité et la résilience des territoires.
Nous sommes aussi pleins de paradoxes, parce que nous travaillons pour les habitants, au plus près du territoire et des acteurs. Et, de l’autre, Provence Tourisme est copilote du contrat de destination Provence avec le comité régional du tourisme : 35 financeurs qui vont au bout du monde chercher des visiteurs pour générer de l’économie sur le territoire.
Nous naviguons entre un développement économique, mais aussi une préservation des sites et des habitants de ce territoire," illustre, avec toute franchise, Isabelle Brémond, sa directrice générale.
Et ainsi va la vie du tourisme, ballotée entre ses grands idéaux de vouloir changer son monde pour qu’il soit plus respectueux, mais qui, dans le même temps, doit composer avec ses obligations sociétales, à savoir de développer l’économie de ses régions.
Dans le même temps, alors que la réussite ne se chiffre qu’en millions de touristes étrangers et en milliards de devises collectées, 40 % de nos compatriotes ne partent pas en vacances.
Plus globalement, l’avenir du tourisme doit être planifié, pensé et géré par... une politique nationale.
"Si nous avions un État stratège, il investirait davantage pour améliorer le taux de départ national. Il y a matière à développer une politique dans ce sens-là, ce n’est pas de l’exploitation.
Je plaide dans le désert pour que nous profitions des années encore très fastes dans les stations de ski, pour constituer un fonds de prévoyance, afin que nous ne fassions pas appel au concours de la solidarité nationale, dans ces villages qui feront face au réchauffement climatique, et c’est ce qui nous pend au nez.
Olivia Grégoire a mis sur pied un comité scientifique du tourisme... il n’a jamais été réuni. Ça résume bien l’impensé en la matière.
Le tourisme est l’une des formes de capitalisme les plus sauvages. On est dans une compétition très dure. Le tourisme, pour avoir un avenir valable, a besoin de régulation," conclut Remy Knafou.
Et Provence Tourisme, dans tout ça, essaie de naviguer entre ses propres contradictions.
"Dans le cadre du schéma du tourisme que nous avons présenté à la fin de l’année 2025, nous avons souhaité parler du tourisme régénératif : c’est un pas de plus pour contribuer à la vitalité et la résilience des territoires.
Nous sommes aussi pleins de paradoxes, parce que nous travaillons pour les habitants, au plus près du territoire et des acteurs. Et, de l’autre, Provence Tourisme est copilote du contrat de destination Provence avec le comité régional du tourisme : 35 financeurs qui vont au bout du monde chercher des visiteurs pour générer de l’économie sur le territoire.
Nous naviguons entre un développement économique, mais aussi une préservation des sites et des habitants de ce territoire," illustre, avec toute franchise, Isabelle Brémond, sa directrice générale.
Et ainsi va la vie du tourisme, ballotée entre ses grands idéaux de vouloir changer son monde pour qu’il soit plus respectueux, mais qui, dans le même temps, doit composer avec ses obligations sociétales, à savoir de développer l’économie de ses régions.
Dans le même temps, alors que la réussite ne se chiffre qu’en millions de touristes étrangers et en milliards de devises collectées, 40 % de nos compatriotes ne partent pas en vacances.
Plus globalement, l’avenir du tourisme doit être planifié, pensé et géré par... une politique nationale.
"Si nous avions un État stratège, il investirait davantage pour améliorer le taux de départ national. Il y a matière à développer une politique dans ce sens-là, ce n’est pas de l’exploitation.
Je plaide dans le désert pour que nous profitions des années encore très fastes dans les stations de ski, pour constituer un fonds de prévoyance, afin que nous ne fassions pas appel au concours de la solidarité nationale, dans ces villages qui feront face au réchauffement climatique, et c’est ce qui nous pend au nez.
Olivia Grégoire a mis sur pied un comité scientifique du tourisme... il n’a jamais été réuni. Ça résume bien l’impensé en la matière.
Le tourisme est l’une des formes de capitalisme les plus sauvages. On est dans une compétition très dure. Le tourisme, pour avoir un avenir valable, a besoin de régulation," conclut Remy Knafou.







Publié par Romain Pommier 














