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Écolo de droite face à militante écoféministe : le dialogue sans filtre des Piot père et fille ! [ABO]

Rencontre avec deux fortes personnalités aux visions différentes du tourisme


Ils portent le même nom de famille, sont père et fille, mais leurs engagements et leurs activités pourraient paraître opposés. D’un côté du bureau, François Piot, que l’on ne présente plus. Le quinquagénaire est à la tête de plusieurs dizaines de sociétés, dont les plus importantes évoluent dans le transport et le voyage. Face à lui, Gabrielle Piot, sa fille. La vingtenaire est engagée pour la préservation du climat, dont elle est devenue une personnalité reconnue et publique. Les repas du dimanche donnent-ils lieu à de grandes joutes oratoires ? Nous avons confronté ces deux personnalités.


Rédigé par le Jeudi 21 Mai 2026 à 07:28

"Ce que j’aime chez Gabrielle, c’est son questionnement, son esprit critique" selon François Piot en parlant de sa fille Gabrielle - Crédit photo : François Piot
"Ce que j’aime chez Gabrielle, c’est son questionnement, son esprit critique" selon François Piot en parlant de sa fille Gabrielle - Crédit photo : François Piot
Dans un monde dominé par la peur et les rapports de force, le réchauffement climatique est relégué dans les petites lignes de bien des médias.

Le backlash écologique est bien réel, la brutalité donne le tempo du monde et de son actualité. À rebours de ces nouvelles valeurs, François Piot, entrepreneur humaniste du secteur du tourisme, résiste avec ses idéaux et ses entreprises.

S’il n’est pas le plus engagé des patrons du secteur sur la cause climatique, il n’hésite pas à faire passer quelques messages pour défendre un tourisme plus respectueux de la planète, mais aussi du vivant.

Outre son rapport au monde de l’entreprise, nous avons poussé les portes de chez lui pour en savoir plus sur sa relation avec Gabrielle Piot, l’une de ses cinq filles, personnalité engagée et influente sur les réseaux sociaux pour un monde plus soutenable.

Nous avons, le temps d’un instant, croisé leurs regards sur le monde, le tourisme et l’entreprise familiale.

"Je suis inquiète pour le tourisme, mais aussi pour toutes les autres industries. À court terme, je suis inquiète de la polarisation de la société, de la montée de l’extrême droite et du masculinisme. Puis, à moyen et long terme, je m’interroge sur la manière dont nous allons vivre avec des ressources finies, des fractures sociales importantes et des besoins primaires de plus en plus menacés.

Pour moi, vivre une forme de sobriété, ça ne peut pas se résumer à seulement réduire mon impact
", nous explique celle qui figure parmi les 35 jeunes leaders français d'avenir.

Le décor est planté, ouvrons les portes.


Gabrielle et François Piot se retrouvent autour d'une certaine vision de la sobriété

Pour Gabrielle Piot, la sobriété peut être heureuse, telle que l’imagine Timothée Parrique. Selon elle, elle est aussi l’unique porte de sortie de l’humanité face au dérèglement climatique, mais aussi l’une des valeurs cardinales de son père.

"La sobriété est une qualité que la profession me reconnaît parfois, même si ce n’est pas toujours le mot utilisé. Mon credo, c’est qu’est riche celui qui a adapté ses besoins à ses moyens.

Celui qui en veut toujours plus n’est jamais riche, parce qu’il n’aura jamais assez d’argent pour se payer tout ce qu’il jalouse chez le voisin.

Par contre, la sobriété ne doit pas être confondue avec une vie monacale ou privée de plaisir. Ce n’est pas parce qu’on se prive qu’on est heureux, c’est parce qu’on n’a pas besoin de consommer qu’on est heureux
", explique François Piot, qui en fait un cadre de vie.

De belles phrases qui éloignent parfois le dirigeant de son secteur de prédilection.

Il n’est toutefois pas question, pour lui, de remettre en cause les modes de consommation, ni de juger la façon dont partent ses voyageurs. Il accepte la différence, tout comme la manière dont sa fille voit le tourisme.

"Pour moi, voyager, c’est prendre le temps. Attention, je ne veux pas imposer ma vision. Je suis convaincue qu’on profite davantage quand on n’est pas en train de courir partout et de surconsommer.

Aujourd’hui, il y a une forme de surconsommation du tourisme. On ne prend pas le temps de s’imprégner d’une culture. Ce qui me gêne, c’est cette expression : "J’ai fait tel pays." On ne "fait" pas l’Australie parce qu’on a passé trois jours à Sydney. On coche des cases, mais on ne découvre pas vraiment
", poursuit Gabrielle Piot, qui ne cherche pas à faire la morale ni à son père, ni aux professionnels du secteur, mais partage simplement sa vision des choses.

Un point que rejoint, en quelque sorte, son père.

Clubs de vacances : "Je m’interroge sur l’avenir de ces ghettos dorés"

"Il y a quelque chose qui m’a toujours choqué dans notre industrie : les clients qui partent une ou deux semaines à l’autre bout du monde sans sortir de l’hôtel.

Et je le dis tout en sachant que nous vendons aussi ce type de séjours, c’est tout le paradoxe. C’est la partie du métier dont je ne suis pas très fier.


Je m’interroge sur l’avenir de ces vacances dans des ghettos dorés, qui ne profitent pas toujours aux populations locales. À mon avis, elles vivent leurs dernières heures de gloire. Malgré tout, c’est un sujet que les agences de voyages commencent à traiter.

Si un client se rend en agence pour demander à partir un week-end à Pékin, il est possible de lui vendre ce qu’il veut, mais il est aussi possible d’entrer dans une phase de sensibilisation et d’information sur les thématiques environnementales et sociales du voyage.

Je rejoins la plupart des écolos qui disent qu'il faut voyager pas forcément moins loin, mais moins souvent et plus longtemps. Nous devons passer d’un appétit de collectionneur à un appétit de gourmet,
" estime alors le dirigeant de Prêt à Partir.

Il n’est pas question, pour un agent de voyages du réseau, de refuser une vente. Son rôle, selon le Meurthois, est plutôt d’argumenter et de sensibiliser à la cause écologique.

Un point de vue dans lequel se retrouvent les deux membres de la famille Piot. Ce n’est pas le seul. Ils ont arpenté les mêmes couloirs et les mêmes classes de la prépa scientifique du lycée Sainte-Geneviève, mais avec 30 ans d’écart.

Par la suite, François Piot a suivi des études d’ingénieur, avant de poursuivre avec une thèse en biologie moléculaire et de travailler quelques années dans un laboratoire.

Gabrielle Piot est elle titulaire d'un double diplôme : "l’un en école d’ingénieur, avec une spécialisation dans le BTP, et l’autre dans une université écossaise, où j’ai obtenu un Master of Science en ingénierie environnementale.

Il y a eu pas mal de sujets autour des énergies renouvelables, de l’économie circulaire, de la gestion des déchets, de la justice climatique, de la comptabilité carbone, etc. Après une expérience d’un an comme consultante en économie circulaire dans un cabinet appartenant à Bouygues, j’ai rejoint Hability, ex-2tonnes.

C’est une entreprise de l’économie sociale et solidaire qui crée des expériences pédagogiques autour de la transition environnementale et sociale. Nous avons en commun, avec papa, cette envie d’apprendre les sujets scientifiques
", imagine-t-elle.

Que faire contre la surconsommation du tourisme ?

Des formations d’ingénieur qui ont façonné leur manière de penser, avec une préférence pour les connaissances établies plutôt que pour le ressenti ou l’intuition, comme le font certains de nos leaders politiques.

Malgré leurs différences de points de vue, les discussions entre le père et la fille inspirent autant l’un que l’autre.

Pour Gabrielle, la colère à l’encontre des entreprises a laissé place à l’engagement politique, mais aussi à une meilleure compréhension de ce monde et des questionnements que peuvent avoir les dirigeants.

"J’ai la chance d’avoir, avec Gabrielle, une forme de panel de réactions des jeunes engagés. Cela m’évite parfois des erreurs de communication, notamment sur des malentendus.

Nous ne parlons pas aux mêmes communautés, elle évolue dans d’autres cercles. Cela nourrit ma réflexion.

Ce que j’aime chez Gabrielle, c’est son questionnement, son esprit critique. Je suis très content de son engagement personnel et du fait qu’elle le vive aussi dans son entreprise,
' se félicite François Piot, cette fois-ci avec sa casquette de papa.

Malgré tout, il existe des divergences.

Les points d’anicroche se retrouvent surtout dans les solutions à apporter face à une société qui surconsomme et ne semble pas vouloir changer en profondeur ses habitudes.

La jeune femme se retrouve plutôt dans la vision de Jean-Marc Jancovici.

"Pour moi, tous les vols ne se valent pas. Il est beaucoup plus justifié de prendre l’avion pour aller voir sa famille à l’autre bout du monde que de prendre un vol pour une semaine de vacances à New York.

C’est ma vision du monde, je ne cherche pas à l’imposer à tout le monde. Je considère que ceux qui peuvent faire des efforts doivent les faire.

Je ne défends pas la privation pour la privation. Ce qui me dérange, c’est quand certaines entreprises créent un besoin et font croire que notre bonheur en dépend.


Dans le tourisme, on vend souvent une nature sauvage, silencieuse, magnifique, sans personne. Mais une fois sur place, tout le monde se retrouve au même endroit,
" se désole la responsable des partenariats chez Hability, ex-2tonnes, qui défend plutôt la mise en place de quotas.

Gabrielle Piot : du militantisme à l'action au sein de Prêt-à-Partir ?

Pour François Piot, la sobriété ne peut pas être imposée, au risque de tomber dans une société communiste, comme c’est le cas en Chine par exemple.

"Nous ne sommes pas d’accord sur tout, notamment sur les sujets qui tournent autour de la liberté et de l’interdiction. Les solutions radicales ne sont jamais des solutions, sauf à accepter de vivre en dictature.

Jancovici a été pris à son propre piège d’ingénieur qui voit tout au prisme des maths, notamment avec sa sortie sur les quatre vols par vie. C’est une formule sortie de son contexte, qui n’a pas de sens. Son message n’est pas de dire qu’il faut arrêter de voyager, mais de le limiter.

Au-delà de la réalité physique de l’ingénieur, il y a la réalité sociologique. Les gens veulent voyager.

Et ce n’est pas avec des leçons de morale qu’on va les en dissuader
", juge le patron du réseau d’agences de voyages.

Gabrielle est en désaccord, mais elle laisse son paternel dérouler.

De son aveu, elle a renoncé à le convaincre sur certains sujets, mais elle se félicite de pouvoir discuter de tout et de rien avec lui, notamment avec des arguments de fond. Et c’est sans doute le plus important dans cette société polarisée.

A lire : Greenwashing : les agences peuvent "connaître ce qu'a subi Lufthansa"

Dans ce monde qui ne semble pas comprendre l’urgence de la situation, être militant est souvent frustrant. La société, les mentalités et les entreprises ne changent pas aussi vite qu’on le souhaiterait.

Alors, ne serait-il pas plus efficace de faire entrer l’engagement au cœur même du réacteur, pour avoir un impact plus fort ?

"L’idée de reprendre l’entreprise ne m’a pas vraiment traversé l’esprit, mais être dans l’entreprise, pourquoi pas.

Les entreprises sont souvent très critiquées, mais il faut les replacer dans leur contexte. Un secteur est extrêmement difficile à transformer. Je l’ai vu dans le BTP et le transport, cela doit être similaire, je suppose.

J’ai travaillé un peu avec mon père sur le rapport RSE, et il y a des choses qui sont faites. J’ai aussi animé une Fresque du climat auprès de ses salariés. J’y ai vu des personnes curieuses. Après, je ne prends pas assez le temps d’en discuter avec mon père sur son quotidien, mais je vois une entreprise qui se questionne.

Si l’on agit seulement de l’extérieur, on donne des injonctions. Si l’on agit seulement de l’intérieur, il peut être difficile de prendre du recul. Il faut les deux, je pense,
" nous livre Gabrielle Piot, dans une réponse de Normande.

Une réflexion qui reste donc en suspens et ne semble pas tracasser plus que cela son père.

Dirigeant s'est être "au service de l'entreprise pas de ses engagements politiques"

Pour l’heure, le quinquagénaire ne se projette pas sur sa succession. Il mène sa barque avec sa vision et ses valeurs.

Et si, un jour, l’une de ses cinq filles se présente à son bureau avec l’envie de poursuivre l’aventure familiale, il accueillera cette proposition avec bienveillance. De toute façon, il n’aura pas vraiment le choix, puisqu’elles sont les véritables propriétaires de l’entreprise, à hauteur de 81 % des actions.

"Je ne suis plus propriétaire que des 19 % restants.

Je ne cours pas après l’idée de vendre mon entreprise pour toucher un pactole. Je vois plutôt l’entreprise comme un bien commun inaliénable, qui doit perdurer dans le temps, avec une mission supérieure à celle de survivre ou de gagner de l’argent.

Je me vois comme un passeur.

Concernant Gabrielle, il n’y a pas de poste de chargé de RSE chez nous. Dans une PME, ma conviction est que le chargé de RSE ne peut être que le patron. C’est le poste que l’on donne à une stagiaire pour se donner bonne conscience.

Si, un jour, elle veut travailler dans l’entreprise familiale, elle sera la bienvenue. Mais elle sera au service de l’entreprise et de la collectivité, pas au service de ses engagements éventuellement politiques.

Être au service de l’entreprise, c’est aussi s’assurer qu’elle reste viable, qu’elle évalue ses risques, ses dépendances aux territoires, aux matières premières et aux énergies fossiles.

Je me définis comme un écolo de droite. Je pense à long terme, je ne suis pas là pour faire la révolution, mais pour accompagner un changement dans la durée,
" conclut le patron de Prêt à Partir.

Pour avancer, dans la société comme dans les entreprises, chacun doit faire un pas vers l’autre, comprendre son environnement et son contexte, mais surtout écouter.

Et si c’était cela, le plus important, dans un monde qui se déchire... l’écoute.


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