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Brice Duthion : "Il est temps de changer notre rapport au travail"

« Le tourisme, c’est d’abord de l’humain »


Changer notre au rapport au travail. Oui mais comment ? Brice Duthion, manager du Campus sud des métiers tourisme propose d'en comprendre les enjeux en collectant comme le firent les cahiers de doléances à l'époque de la Révolution française des doléances afin d'aboutir à des propositions dans un contexte territorial "de petite échelle". Explications.


Rédigé par le Lundi 3 Avril 2023

Il est temps de changer véritablement les approches, de considérer le travail comme un tout, d’intégrer la carrière dans un ensemble de temps de vie , de la formation à l’intégration, de l’évolution à la reconversion, de la fin de carrière à la retraite - DepositPhotos.com Auteur JrCasas
Il est temps de changer véritablement les approches, de considérer le travail comme un tout, d’intégrer la carrière dans un ensemble de temps de vie , de la formation à l’intégration, de l’évolution à la reconversion, de la fin de carrière à la retraite - DepositPhotos.com Auteur JrCasas
Curieux paradoxe de voir émerger sur notre beau territoire français la première semaine des métiers du tourisme alors que les rues de nombreuses villes sont jonchées de sacs poubelles qui s’accumulent en murs parfois très hauts, malodorants et tellement encombrants que le slalom urbain est devenu une pratique quotidienne.

Dans un pays qui vit régulièrement des tensions sociales vives et soudaines, qui brûle facilement le lendemain ce qu’il a aimé voire idolâtré la veille, qui se rêve encore lumière – ou phare – de l’humanité comme on raconte qu’elle le fut au 18ème siècle, les dernières semaines ont fait vaciller certaines de nos dernières certitudes collectives.

Il y a encore quelques années, le fameux « modèle social français » était vanté et érigé par certains élus de la République, comme « le » modèle exemplaire (admiré et jalousé) dans le monde, assurant justice et équité pour l’ensemble des concitoyens.

Ce modèle français, dont on ne sait plus trop s’il existe encore et s’il repose sur ses piliers originels (droit à une retraite pour tous, gratuité des soins, assurance chômage) semble aujourd’hui bien vacillant, dégradé, pour ne pas dire à terre.


Comment faire société, comment vivre ensemble ?

Le défaut de projet collectif est régulièrement pointé du doigt. Comment faire société, comment vivre ensemble, comment développer une solidarité intergénérationnelle dans un temps individualiste, en proie aux incertitudes et aux angoisses lorsque l’on se projette dans un avenir plus ou moins lointain ?

La réforme des retraites n’est dans le fond qu’un énième épisode d’une lente dérive et d’une défiance chaque jour confirmée entre le peuple et ses représentants, dont la légitimité est, à peine élus, contestée par celles et ceux qui ne se sentent plus écoutés, compris et surtout considérés.

Lire aussi : Comment la réforme des retraites éclaire les difficultés du tourisme

La réforme des retraites devrait être comprise dans un ensemble beaucoup plus vaste, celui de la révolution sociétale que nous connaissons, incarnée par de nouvelles formes de temps de vie comme de nouvelles conceptions et rapports au travail.

Le temps de la retraite n’est en définitive qu’un temps parmi d’autres dans la vie de tout à chacun. Au même titre que celui des études, ceux d’intégration au marché de l’emploi, de l’évolution ou la transformation professionnelle.

Est-on capable en France de dresser un état précis de ce qu’est le travail ?

Il n’existe pas de recette miracle en la matière. Nous le savons bien. L’impuissance des politiques publiques est manifeste et l’isolement du pouvoir, l’incarnation presque obsolète de la décision ou le recours à des subterfuges parlementaires ne constituent pas des réponses à la hauteur des enjeux.

Il y a trente ans, Francis Fukuyama annonçait la fin de l’histoire. La fin de la guerre froide marquait la victoire idéologique de la démocratie et du libéralisme sur les autres idéologies politiques. Les dernières années que nous avons vécues marquent, je crois, le début d’une nouvelle histoire et très certainement la fin du tout libéralisme.

Les populismes ont prospéré sur un terreau de craintes, entre peur individuelle et collective d’un déclassement. Mais ils ne sont en rien une réponse au besoin de sens manifesté par de nombreux peuples. On l’a vu depuis une décennie avec la finalité mortifère de certains régimes, la diffusion de « fake news » au rang de vérité politique et l’affirmation d’une nouvelle guerre « tiède » entre plusieurs puissances mondiales dont les projets de société ne sont guère fondés sur l’affirmation des libertés individuelles et de l’épanouissement de chaque être humain. Un épanouissement qui devrait puiser ses racines dans la vie personnelle mais aussi la vie professionnelle.

En élargissant la réflexion, est-on capable en France de dresser un état précis de ce qu’est le travail aujourd’hui dans notre pays, ce qu’il représente, comment il va évoluer, quels en sont les différents temps et surtout comment s’y préparer ?

Les postures des uns et des autres, les alibis idéologiques, les raccourcis médiatiques en empêchent une approche sereine et annihilent toute tentative de compréhension factuelle. Le travail dans le tourisme n’échappe pas à la règle. Les grandes évolutions sociétales n’y sont pas encore considérées comme il faudrait. Cela a d’ailleurs fait l’objet de nombre de mes chroniques depuis plus d’une année.

Comment comprendre l’enjeu de dépendance, de servir un collectif

Qui évoque l’impérieuse nécessité de réformer les retraites ou de repenser les métiers doit les intégrer dans une appréhension globale. Une vision holistique plutôt que de manière morcelée, fragmentée, parcellaire donc imparfaite.

Je suis convaincu aujourd’hui que les métiers du tourisme, qui ont souffert de tant de maux et d’incertitudes, peuvent et doivent contribuer à un changement de prisme. C’est ce que disait Bruno Latour, pour qui nous vivons « une transformation de cosmologie, de vision du monde ».

Cette transformation prend du temps et nécessite de comprendre l’enjeu de dépendance, de servir un collectif. C’est-à-dire de « collecter », comme le firent les cahiers de doléances lors de la Révolution Française ou même lors du Grand débat de 2019 à l’issue de la crise de gilets jaunes.

Une sorte de recollement précise des faits, dans un contexte territorial bien défini, qui permet d’aboutir à des doléances puis des propositions d’action. Un contexte territorial, celui de la petite échelle.

Car la petite échelle, c’est ce dont le monde est fait. La petite échelle, c’est l’anti-mondialisation. Je crois qu’il faut repartir de cette petite échelle, dans le tourisme comme dans d’autres secteurs. La petite échelle des salariés, des petites entreprises.

Et bien évidemment la petite échelle des jeunes, des collégiens ou des lycéens, pour qui le monde à venir est celui que nous allons leur léguer, celui du réchauffement et de l’injustice climatique, de l’abandon d’un idéal collectif et d’une somme d’individualités forcenées incapables de transcender les différences et de se projeter ensemble dans une démarche holistique.

Penser, le travail comme une chance et non pas comme une contrainte

La petite échelle, cela peut être par exemple cette semaine des métiers du tourisme. Pour planter une petite graine dans l’esprit des adolescents qui vont découvrir sans doute des passions, du service client aux gestes précis d’un cuisinier, de la visite guidée à l’organisateur de voyages lointains.

Qui vont rencontrer des femmes et des hommes parfois admirables. Mais après cette semaine qui vise à valoriser le secteur touristique et ses acteurs en proposant des événements d’immersion et de découverte des métiers (visites d’entreprises, journées portes ouvertes, forums de recrutement, visites pour des publics scolaires, etc.), après cette manifestation aspirant à mieux faire connaître les débouchés et renforcer l’attractivité de la filière auprès des jeunes et demandeurs d’emploi, quels lendemains ? Quelles promesses ?

Nos jeunes vont-ils découvrir comme de nombreuses générations avant eux un secteur encore sclérosé, avec un management trop souvent anachronique, des formations déconnectées dans leurs contenus et leurs contenants de la réalité de cette petite échelle ?

Il est temps de changer véritablement les approches, de considérer le travail comme un tout, d’intégrer la carrière dans un ensemble de temps de vie, de la formation à l’intégration, de l’évolution à la reconversion, de la fin de carrière à la retraite.

Et de penser, plutôt que de panser, le travail comme une chance et non pas comme une contrainte, de ne plus l’intellectualiser à outrance, de ne plus le rendre prisonnier de postures idéologiques mais d’en faire un ensemble concret et vivant, évolutif et humain.

Retrouvez tous les articles de Brice Duthion en cliquant ici

Brice Duthion - DR
Brice Duthion - DR
Brice Duthion est manager du projet Campus sud des métiers tourisme de la CCI Nice Côte d'Azur. Il est également consultant et expert indépendant en tourisme, culture et développement territorial. Il intervient auprès de nombreux acteurs publics et privés, est expert auprès de l'Open Tourisme Lab, du CNFPT et de l'INSET de Dunkerque et fait partie de l'équipe des blogueurs du site etourisme.info.

Il a été auparavant maître de conférences au Conservatoire national des arts et métiers (Le Cnam), enseignant et tuteur à l'Ecole Urbaine de Sciences Po Paris, vice-président de la Conférence des formations d’excellence en tourisme (CFET) et membre fondateur de l'Institut Français du Tourisme (IFT).

Brice Duthion est l'auteur de nombreux ouvrages et articles spécialisés en tourisme. Il a assuré la direction de la collection "tourisme" aux éditions de Boeck supérieur. Il est, enfin, l'auteur de plusieurs MOOC mis en ligne sur France Université Numérique (FUN).

brice.duthion@cote-azur.cci.fr

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Commentaires

1.Posté par François Piot le 16/08/2023 08:41 | Alerter
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Merci Brice pour cet article pragmatique et rempli de vérités. Tous les métiers de services sont en pénurie, ce sont d'immenses challenges qui s'offrent à nous tous, collaborateurs, managers et entrepreneurs. C'est une petite révolution qui est en marche, angoissante parfois, passionnante toujours. Vive l'entreprise altruiste !

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